Investisseurs institutionnels : comment gèrent-ils leurs portefeuilles ?

Rarement la conjoncture n’a semblé aussi incertaine. Les économistes eux-mêmes ne parviennent pas à s’accorder sur la poursuite  ou la durée de la croissance mondiale. Les investisseurs doutent et l’optimisme affiché au début de l’année 2018 n’a pas résisté  à l’accroissement du risque politique et au ralentissement synchronisé des principales économies mondiales.
Les investisseurs institutionnels

Rarement la conjoncture n’a semblé aussi incertaine. Les économistes eux-mêmes ne parviennent pas à s’accorder sur la poursuite ou la durée de la croissance mondiale. Les investisseurs doutent et l’optimisme affiché au début de l’année 2018 n’a pas résisté à l’accroissement du risque politique et au ralentissement synchronisé des principales économies mondiales.

Comment les investisseurs institutionnels s’adaptent-ils à ce nouvel environnement ? Vers quels actifs se focalisent-ils ? Quelle place accordent-ils aux actifs réels ? Nous avons rencontré des représentants de mutuelles, assureurs et groupes de protection sociale. Ils nous présentent leurs stratégies.

Les marchés sont déstabilisés, sous l’effet de deux mouvements contraires : d’un côté, le ralentissement économique mondial et l’affrontement géopolitique sino-américain, de l’autre, le changement de ton et de comportement des banques centrales aux ÉtatsUnis et en Europe qui a stoppé leur politique de resserrement monétaire. Le plan de relance économique chinois constitue l’autre facteur rassurant pour les marchés. Désormais, les investisseurs rêvent d’un scénario « Boucles d’or » où l’économie resterait « en zone tempérée » encore plusieurs années.

Les yeux rivés sur les banques centrales ?

À l’image de nombreux investisseurs, Mikaël Cohen, le directeur des opérations financières et des investissements de Groupama, a les yeux rivés sur les banquiers centraux : « Nous sommes très attentifs à leurs messages. Je ne pense cependant pas que les banques centrales soient entrées dans un nouveau cycle d’assouplissement. Elles ont plutôt marqué un arrêt. » Les décisions prises par ces institutions pourraient faire pencher la balance d’un côté ou de l’autre. Le calendrier de la prochaine élection présidentielle américaine aura un impact significatif. Guillaume Dard, président de Montpensier Finance, va dans ce sens : « Donald Trump exerce une forte pression sur Jerome Powell pour le convaincre de baisser ses taux. Pour conquérir un deuxième mandat, il devra maintenir le taux de chômage à un niveau bas et faire en sorte que les marchés financiers restent porteurs. »

Marchés obligataires : la prudence est de mise

La France a emprunté sur dix ans à des taux négatifs, un record historique. Ce taux de référence est descendu légèrement en dessous de zéro, à - 0,002 % au cours du mois de juin. Cet environnement de taux bas demeure un véritable casse-tête pour les investisseurs obligataires. Comment créer de la performance avec des titres aussi peu rémunérés ? Sophie Elkrief, directrice des investissements et des placements du groupe Maif, reconnaît que « la gestion d’actifs souffre car elle doit s’adapter à un environnement en pleine mutation avec des taux plus faibles ».

Les institutionnels se montrent assez prudents sur le crédit et la création de valeur potentielle, compte tenu à la fois du niveau des taux et des spreads. Dès la fin 2017, Agrica avait ainsi identifié des menaces grandissantes sur le plan économique et sur les valorisations. En réponse, le groupe de protection sociale a opéré une stratégie de « de-risking » de leur portefeuille obligataire, notamment pour les investissements consacrés aux obligations corporate dont le poids a baissé de 13 %, mais a aussi augmenté le rating moyen des titres détenus.

"L’heure semble davantage à la diversification"

Des décisions qui ne surprennent pas le directeur des investissements de CNP Assurances Olivier Guigné : « Sur le segment des obligations corporate, nous avons atteint un seuil plancher en dessous duquel il semble difficile de créer encore de la valeur. » Dans ces conditions, faut-il opter pour des émissions dont la duration serait plus longue ? Sabine Castellan-Poquet, directrice des investissements du groupe Macif, n’en est pas convaincue : «Nous sommes toujours vigilants sur la maîtrise des risques. Nous avons donc veillé à ne pas trop allonger la duration de notre portefeuille.»

L’heure semble davantage à la diversification. « Dans le crédit, où le gain potentiel est limité par nature, le maître mot est la diversification. Cela passe par des règles de dispersion par émetteurs, par pays… », abonde ainsi Mikaël Cohen. La diversification internationale n’est cependant pas toujours évidente à mener pour les institutionnels, comme le confirme Sabine Castellan-Poquet : « Dans la mesure du possible, nous couvrons le risque de change. De ce fait, investir dans des obligations en dehors de la zone euro est moins intéressant car cela réduit leur performance. La diversification internationale sur les taux est, par conséquent, assez faible. »

Les actions européennes privilégiées ?

Les marchés financiers se sont sévèrement repliés en 2018. Les messages accommodants des banques centrales ont cependant permis aux principaux indices boursiers de se reprendre depuis le début d’année, et les investisseurs institutionnels en ont profité. Ces derniers n’ont pas hésité à réaliser des mouvements tactiques sur une petite partie du portefeuille, en veillant toutefois à ne pas bouleverser leur grand rapport de force. « En fin d’année dernière, nous avions le sentiment que la correction était un peu sévère. Nous nous sommes donc repositionnés de manière marginale en toute fin d’année. Les performances de ce début 2019 sont exceptionnelles sur les marchés actions. Ces derniers ont rebondi très rapidement et nous nous sommes donc de nouveau allégés pour écrêter nos plus-values », assure Philippe Rey, directeur des investissements de l’Union mutualiste retraite (UMR).

"Les institutionnels privilégient très majoritairement la zone euro"

En raison des dispositions réglementaires comme Solvabilité II, la consommation de capital pour les assureurs est plus favorable aux actions européennes qu’américaines. Les institutionnels privilégient donc très majoritairement la zone euro. Sabine Castellan-Poquet ajoute : « D’un point de vue géographique, nous sommes très majoritairement sur la zone euro. Les valorisations du marché européen nous semblent aujourd’hui plus intéressantes que celles des ÉtatsUnis. »

Un choix d’autant plus marqué que nous assistons, de manière structurelle, à une corrélation plus forte entre les Bourses. « Ce n’est pas une bonne nouvelle au regard de la gestion des portefeuilles. Diversifier les zones géographiques ne diminue plus autant le risque qu’auparavant », regrette le directeur de la Caisse de retraite complémentaire du personnel navigant professionnel de l’aéronautique civile, Étienne Stofer.

Un appétit pour les actifs tangibles

L’immobilier et le private equity représentent des classes d’actifs très pertinentes pour des investisseurs institutionnels, plus enclins aux rendements attractifs et à une moindre volatilité qu’aux titres cotés. Un penchant confirmé par Stéphane Etroy, premier vice-président du deuxième gestionnaire de fonds institutionnel du Canada, le CDPQ : « La part de l’allocation de nos actifs globaux aux classes d’actifs moins liquides (immobilier, infrastructures, private equity) est en nette progression. Ces métiers ont des avantages qui nous semblent essentiels : la proximité des opérations permettant de créer de la valeur et générer des retours intéressants dans la durée. »

"Le private equity est la classe d’actifs la plus performante depuis plusieurs années"

Le capital-investissement recueille d’ailleurs tous les suffrages. Selon Stéphane Makowski, directeur délégué aux investissements chez Agrica : « Le private equity est la classe d’actifs la plus performante depuis plusieurs années. Notre cible a donc été portée de 2 % à 3 % ». Cet univers nécessite cependant une approche particulièrement prudente, « en raison notamment du niveau d’expertise requis pour l’identification des risques sur cette classe d’actifs ».

Au-delà de l’investissement en capital, assureurs et mutuelles n’hésitent pas à se positionner sur de la mezzanine et de la dette privée.Côté immobilier, les institutionnels français se concentrent sur les actifs en direct, situés en région parisienne. Un investissement qui représente en moyenne entre 5 % et 10 % de leurs actifs.

Retrouvez les interview des investisseurs institutionnels :

- Entretien avec Sabine Castellan-Poquet (Macif) ;

- Entretien avec Mikaël Cohen (Groupama) ;

Entretien avec Étienne Stofer (CRPN) ;

Entretien avec Olivier Guigné (CNP Assurances) ;

Entretien avec Philippe Rey (UMR) ;

- Entretien avec Stéphane Makowski (Agrica) ;

Entretien avec Sophie Elkrief (Maif) ;

- Entretien avec Christophe Cattoir (M comme Mutuelle)

Entretien avec Philippe Taffin (Aviva France).

Aurélien Florin

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