Emmanuel Macron, la stratégie de l’océan bleu

Partir de rien et atteindre le sommet à toute vitesse. Le parcours du président de la République comporte quelques similitudes avec celui des rois de la Silicon Valley ou des créateurs de licornes. Comme eux, il doit faire face à un défi délicat : se respectabiliser tout en gardant l’insouciance des premiers jours.

Partir de rien et atteindre le sommet à toute vitesse. Le parcours du président de la République comporte quelques similitudes avec celui des rois de la Silicon Valley ou des créateurs de licornes. Comme eux, il doit faire face à un défi délicat : se respectabiliser tout en gardant l’insouciance des premiers jours.

Tous les trains affichent complet, je ne peux pas aller en Vendée pour réveillonner dans ma famille ? Qu’à cela ne tienne, je vais changer tout ça et lancer un site de covoiturage, décide Frédéric Mazzella un soir neigeux de décembre. Impossible de savoir qui est qui à Harvard ? Je prends les choses en main, je lance un trombinoscope digital, ambitionne Mark Zuckerberg. Bien souvent, les idées les plus disruptives naissent de petites contrariétés. C’est vrai pour la création d’entreprise, mais aussi pour la politique.

Prise de conscience

En 2015, Emmanuel Macron, jeune ministre des Finances de François Hollande, défend la loi qui porte son nom au Parlement. Objectif : booster la croissance, faire baisser le chômage et augmenter le pouvoir d’achat. Le novice tombe de haut puisque les parlementaires de gauche, majoritairement d’accord sur le fond, hésitent à voter un texte jugé de droite. Ceux de droite, pour leur part, rechignent à adopter un texte qu’ils approuvent mais qui vient d’un gouvernement socialiste.

C’est à ce moment-là que le trentenaire prend pleinement conscience que le clivage traditionnel gauche-droite bloque la France et empêche les réformes. Il faut donner un grand coup de pied dans la fourmilière. Sous la Ve République, personne n’y est parvenu mais Emmanuel Macron "prend son risque", pour reprendre une expression qu’il affectionne. En avril 2016, il lance officiellement En marche, mouvement qui, à l’échelle de la politique française, fait office de petite start-up trop révolutionnaire pour effrayer les gros partis en place. Et pourtant, en quelques mois, les Marcheurs vont tout balayer sur leur passage et transformer en profondeur la politique hexagonale.

Opération "Océan bleu"

D’une certaine manière, la conquête du pouvoir par Emmanuel Macron semble inspirée de l’ouvrage Stratégie Océan bleu. Publiée en 2005 par W.Chan Kim et Renée Mauborgne, cette véritable bible de start-upeur explique que la clé du succès réside dans "la recherche des nouveaux espaces stratégiques inexplorés auquel le marché actuel ne peut pas répondre". L’espace stratégique inexploré est tout trouvé pour celui qui succédera à François Hollande. Il s’agit des électeurs à la fois à gauche, à la fois à droite. C’est-à-dire, pour schématiser, ouverts sur les questions sociétales mais libéraux sur le plan économique. Une part de la population qui ne se retrouve ni chez Benoît Hamon, chantre du revenu universel et des taxes sur les robots, ni chez les fillonistes noyautés par Sens commun. Tirant profit des erreurs de ses adversaires, jouant sur son côté jeune et innovant, Emmanuel Macron déjoue tous les pronostics et s’installe à l’Élysée.

"L'espace stratégique" d'Emmanuel Macron est tout trouvé : les électeurs qui ne se retrouvent plus dans le clivage PS-LR

Codes start-up

Emmanuel Macron, PDG de la France ? Le poncif vu et revu est assumé par les Marcheurs et leur leader qui multiplie les allusions à l’entrepreneuriat et à la disruption. Le vocabulaire utilisé par Emmanuel Macron durant la campagne et au début de son mandat n’a rien à envier à celui de Jeff Bezos, Elon Musk ou Steve Jobs. Les "premiers de cordée" et le "mérite" sont mis en avant, les "archaïsmes" sont dénoncés, la "civic tech" est célébrée, tout comme "les jeunes qui rêvent de devenir milliardaires". Dans les meetings et durant les négociations avec les syndicats, on prône la "bienveillance". Le "CEO" lui-même se met au franglais, prend des postures messianiques et adopte un style vestimentaire décontracté. Soutenir le parti fait partie intégrante du mode de vie. On devient marcheur comme on peut être Tesla ou Apple, on cherche à "évangéliser" le plus grand nombre. Comme chez les géants de la Silicon Valley, la démocratie est apparente et mise à l’honneur mais les grandes innovations et décisions viennent du patron qui prend toute la lumière. Tesla c’est Elon Musk, Amazon c’est Jeff Bezos, LREM c’est Emmanuel Macron. En somme, la stratégie marketing est ultrapersonnalisée. Comme les grands disrupteurs, le candidat devenu président doit très vide relever un défi.

Dès son arrivée à Bercy, Emmanuel Macron se glisse dans le rôle de champion de la French Tech.

Consolidation

Prendre la tête d’un pays ou d’un marché à la hussarde grâce à une vision hors du commun est une chose. Gouverner une multinationale ou un pays de 67 millions de citoyens en est une autre. Les plus grands disrupteurs de l’économie sont parvenus à consolider leur statut en mobilisant de nouvelles compétences et en attirant des cadres dirigeants qui ont fait leurs armes dans des entreprises plus traditionnelles. De fait, on ne continue pas à grandir en demeurant engoncé dans son premier cercle de fidèles. Emmanuel Macron l’a parfaitement compris. S’il reste, en début de mandat, entouré de ceux que la presse surnomme les mormons (Stéphane Séjourné, Sibeth Ndiaye, Sylvain Fort, Ismaël Émelien…), il s’ouvre à des profils plus expérimentés venus de l'ancien monde : Jean-Yves Le Drian, François Bayrou, Bruno Le Maire ou plus récemment Roselyne Bachelot.

Rester start-up ou s’embourgeoiser ?

Désormais, à l’instar des Gafam, LREM doit relever un défi de taille : garder l’esprit insouciant des premières grandes marches, continuer à innover tout en se montrant digne d’un parti propulsé au sommet. Un art du "en même temps" loin d’être aisé.

Emmanuel Macron fait face aux mêmes reproches que Jeff Bezos ou Mark Zuckerberg

Google est accusé de casser l’innovation, de se comporter en ogre cynique, de vouloir dominer tout le monde ? Emmanuel Macron est soumis aux mêmes reproches. Lui qui naguère faisait souffler un vent de fraîcheur progressiste, le voilà accusé d’affaiblir sciemment la gauche et la droite de gouvernement pour avoir le monopole de la lutte antipopuliste. Lui qui vantait le "nouveau projet français", se retrouve cloué au pilori, parfois par ses premiers adeptes, pour devenir un simple politicien de droite identitaire qui lutte contre le "séparatisme islamique".

Oui, le président a besoin, pour l’emporter en 2022, de se muscler sur les questions régaliennes et identitaires. D’autant plus qu’en pleine crise sanitaire et économique, il est tenu de prendre de la hauteur. Mais il ne semble pas avoir perdu l’envie de chambouler la politique. En témoignent ses projets de réforme de la fonction publique, de l’ENA ou encore du mode de scrutin. Son champ lexical, qui comprend de plus en plus les termes nation ou patrie, garde certaines inflexions du macronisme originel, notamment lorsqu’il considère que les anti 5G sont des "amishs". Innover tout en rassurant semble être la clé du succès pour Emmanuel Macron qui doit toutefois regarder ce que trame la concurrence. Car, de Xavier Bertrand à Anne Hidalgo en passant par Arnaud Montebourg, on rêve de "faire du Macron", de sortir des partis traditionnels et des postures claniques pour trôner à l’Élysée. Si, aujourd’hui, une victoire de ces trois prétendants semble très peu probable, n’oublions pas que, à treize mois du premier tour de la présidentielle de 2017, Emmanuel Macron n’avait même pas de parti et ne figurait dans aucun sondage…

Lucas Jakubowicz

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