Un Havre de guerre et de paix pour Édouard Philippe

Au Havre, Édouard Philippe joue gros dans une ville qu’il a profondément transformée. Un pari à quitte ou double pour le Premier ministre candidat qui joue une partie de son avenir politique dans une élection non sans risques.

Au Havre, Édouard Philippe joue gros dans une ville qu’il a profondément transformée. Un pari à quitte ou double pour le Premier ministre candidat qui joue une partie de son avenir politique dans une élection non sans risques.

Silence, moteur…Action ! Hiver 2020, extérieur nuit, Édouard Philippe déambule sur le port du Havre noyé dans le brouillard. On pourrait croire à un remake de Quai des brumes, ce film mythique de Marcel Carné…

Pour sûr, en ce mois de février, l’heure n’est pas à la franche rigolade pour le Premier ministre, candidat déclaré depuis le 31 janvier à la mairie du Havre dont il a été le premier magistrat entre 2010 et 2017 : sondages en berne, manifestations et grèves monstres contre la réforme des retraites, volée de bois vert de l’opposition suite à l’annonce de sa candidature… Et si on est loin des facéties du Cerveau, le film de Gérard Oury, tourné lui aussi dans le premier port de France, Édouard Philippe doit, tel David Niven, relever la tête et faire tourner ses méninges.
 

"Dégage Doudou, le Havre est à nous"

Depuis son retour, par trois fois, sa permanence a été souillée et recouverte de tracts : "Dégage Doudou, Le Havre est à nous". Il semble loin ce printemps 2014 où le successeur d’Antoine Rufenacht, l’homme qui reprit la mairie aux communistes en 1995, était réélu au premier tour avec 52 % des voix. Loin aussi cet été 2017 où à peine nommé à Matignon, nombreux étaient ceux qui louaient, à l’occasion des spectaculaires célébrations des 500 ans de la ville portuaire, l’homme à qui l’on devait la métamorphose de "Stalingrad-sur-mer" en cité tendance.

Mais l’été s’en est allé, et les ennuis ont commencé à s’amonceler. A l’automne 2018, le rapport de la Cour régionale des Comptes dénonçant une accélération de l’endettement pendant sa mandature, eut l’effet d’un premier uppercut pour l’amateur de boxe. La démission de son successeur à la tête de la mairie, Luc Lemonnier, en mars 2019, suite à la révélation d’envois de selfies pornographiques de l’élu à quatre femmes, fut un autre moment difficile pour le 1er ministre.

"L’honneur d’être une cible"

Mais personne n’ignore non plus l’esprit de combat qui l’anime. Lucide, devant plusieurs centaines de ses soutiens, il déclare le 31 janvier dernier faire face à une élection : "politiquement difficile car certains voudront faire de cette élection un test national", et cite Edmond Rostand, bravache : "On n’abdique pas l’honneur d’être une cible".

Une cible, il est assurément depuis que son principal adversaire, le député PCF Jean-Paul Lecoq assume faire de cette campagne des municipales un référendum anti-Philippe. Sa liste Un Havre citoyen qui réunit, outre des communistes, des membres de la France Insoumise et de Génération.s, porte un projet qui se veut participatif et qui promeut notamment la gratuité dans les transports, la suppression de la décharge de Dollemard ou encore l’abandon du charbon pour la centrale thermique du Havre. C’est aussi des préoccupations écologiques qui, comme il doit, animent le projet du candidat EELV Alexis Deck associé avec le PS, Place Publique et le PRG : bio dans les cantines, rénovation de l’habitat, développement du vélo…

Un premier tour en forme de soulagement pour Edouard Philippe

La réponse programmatique du candidat Philippe se devait d’être forte. Surtout après avoir marqué les esprits durant son septennat à la tête de la mairie avec entre autres, l’arrivée du tramway, la rénovation du Grand Quai et la réhabilitation du centre ancien. Au final, une empreinte verte conséquente dans le projet de l’ancien maire qui s'inspire même en direction des propositions de ses adversaires de gauche, comme avec l’abandon annoncée de la très décriée décharge Dollemard : une orientation futée dans cette ville sociologiquement de gauche (Mélenchon était arrivé en tête avec 30 % en 2017) et de plus en plus sensibles aux préoccupations environnementales.

Résultat, un premier tour en forme de soulagement pour Edouard Philippe qui avec 43,6 % vire largement en tête et fait mieux que ne le laissait présager les dernières enquêtes d’opinion. N’en demeure pas moins que derrière, la liste Jean-Paul Lecoq enregistre un excellent score avec 35,9 % des voix loin devant l’autre liste de gauche conduite par Alexis Deck qui a récolté un peu plus de 8%.

Les Verts font cavaliers seuls. Une aubaine pour le Premier ministre
 

Deuxième tour : un effet Covid 19 ?

Le Premier ministre candidat peut se réjouir de l’échec des négociations pour le deuxième tour entre Jean-Paul Lecoq et Alexis Deck, Les Verts arguant même que "cette décision du refus de l’union revient tout simplement à paver la voie à la réélection d’Édouard Philippe".
Par contre, les réserves de voix pour LREM sont faibles, alors qu'Edouard Philippe doit se réjouir mais entériner une donnée paradoxalement néfaste : le mauvais score du Rassemblement National. En effet, dans l’incapacité de se maintenir au second tour pour cause d’un score largement inférieur aux 10 % requis (7,31 % contre 13,40 % en 2014), Frédéric Groussard (RN), ne donne aucune consigne de vote: ceux-ci devront opérer un choix entre le candidat LREM et la liste de gauche.

Et quid des abstentionnistes du premier tour ? Avec moins de 40 % d’électeurs s’étant déplacés le 15 mars pour cause de pandémie, c’est paradoxalement le coronavirus qui pourrait sortir Édouard Philippe de l’ornière, d’aucuns pariant même sur un effet "Bonne gestion du Covid 19" pour le Premier Ministre. Car politiquement, l’hôte de Matignon apparaît incontestablement renforcé par son action dans cette crise. Si l’exécutif n’a pas été exempt de critiques, Édouard Philippe lui, a su rassurer l’opinion, en témoigne les records de popularité qu’il fait tomber depuis plusieurs semaines.
 

Les Havrais se priveront-ils d’élire un maire qui occupe les fonctions de Premier Ministre ? L’histoire politique du siècle passé nous a appris deux choses : Aucun premier ministre candidat (Chaban, Mauroy, Rocard et Juppé) n’a connu la défaite aux municipales. 
Mais aussi que la ville du Havre a déjà offert à la France, avec Felix Faure et René Coty, deux présidents de la République...

Mais avant ce destin doré, il y a un second tour de municipales à remporter. Un sondage Ifop publié jeudi 11 juin par le quotidien Paris Normandie devrait le rassurer puisque d’après cette enquête d’opinion, le premier Ministre l’emporterait avec 53 % contre 47 à son adversaire communiste. Mieux encore, 46 % des électeurs de la liste Europe Ecologie-Les Verts voterait pour lui au second tour, confirmant ainsi le bien fondé de s’inscrire dans un projet à forte dimension environnementale. 

De quoi rasséréner Edouard Philippe confronté aux rumeurs de remaniement et qui pourra faire sienne la devise de sa ville "nutrisco et extinguo", à savoir nourrir le bon feu et éteindre le mauvais : un symbole pour le Havre, « la ville phenix » et pour l’homme politique ?
 

Sébastien Petitot

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