J-M Ferry : "Nous n’avons pas trouvé de relégitimisation du projet européen"

Alors que l’euroscepticisme gagne les peuples européens depuis
plusieurs années, le philosophe et titulaire de la chaire de l’Europe
à l’université de Nantes Jean-Marc Ferry publiait en octobre
dernier un essai intitulé Comment peut-on être européen ? dans
lequel il explique sa vision d’une union transnationale.
Jean-Marc Ferry - philosophe, titulaire de la chaire de l’Europe à l’université de Nantes

Alors que l’euroscepticisme gagne les peuples européens depuis plusieurs années, le philosophe et titulaire de la chaire de l’Europe à l’université de Nantes Jean-Marc Ferry publiait en octobre dernier un essai intitulé Comment peut-on être européen ? dans lequel il explique sa vision d’une union transnationale.

Décideurs. Les peuples se montrent de plus en plus méfiants vis-à-vis du projet européen. Quelles erreurs leurs dirigeants commettent-ils ?

Jean-Marc Ferry. Les dirigeants politiques font deux erreurs quand ils essaient de relégitimiser l’Europe. D’abord, ils pensent à "faire aimer l’Europe". Or, on ne tombe pas amoureux du grand marché, comme disait Jacques Delors. De l’idée philosophique peut-être mais la réalité, elle, est technique, complexe et froide. Ensuite, on stigmatise les eurosceptiques. Pourtant, il faut prendre leurs critiques au sérieux parce que parfois, souvent même, elles sont fondées sur des réclamations de démocratie. Les gens veulent se sentir les auteurs des normes dont ils sont les destinataires. Ce qu’on nomme globalisation a été une politique de privatisation. Il faut réactiver le politique européen.

En quoi a-t-il été privatisé ?

Quand je parle de privatisation, je pense au style politique gouvernemental. Au niveau européen, on constate deux styles : à Bruxelles, les tractations ne se passent pas en public mais dans les couloirs de la Commission. Au niveau diplomatique, celui des États, les discussions restent de l’ordre du privé. Les chefs de gouvernement se réunissent et sortent de leurs réunions main dans la main. Ce n’est pas le style de la confrontation démocratique ouverte et publique. Il faut communiquer sur les divergences. Les peuples sont capables de les entendre.

Lors de ces discussions, les différences économiques d’un pays membre à un autre sont souvent une source de tensions. Comment analysez-vous la situation ?

Le système de la zone euro crée de la divergence. Nous assistons au clivage Nord/Sud : le Nord capitalise la puissance industrielle et le Sud se spécialise dans les services non exportables. Le Nord affiche un excédent structurel et le Sud un déficit. Cela indépendamment de la gestion de chacun. L’image de cigales et de fourmis est de très mauvais goût et ne donne pas à voir le fond des choses. La confiscation faite aux États des politiques monétaires et budgétaires empêche la coordination. L’économiste Michel Albert proposait d’organiser des tours de rôle concertés entre les déficits des uns et les excédents des autres. Par exemple, lorsque l’Allemagne est excédentaire, elle met en place une relance intérieure. Ce qui permet à ses clients, aux pays qui importent chez elle comme la France ou l’Italie, d’exporter davantage et de voir croître leur activité.

"Les gens veulent se sentir les auteurs des normes dont ils sont les destinataires"

Comment repenser l’Europe de manière plus globale ?

Il faut travailler sur les enjeux et les institutions européennes. En ce qui concerne les enjeux, je rappelle que la construction de l’UE a débuté à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Son utilité était très claire : la paix perpétuelle. L’un des pères de l’Europe, Jean Monnet, ne souhaitait pas tellement associer les peuples à l’expansion européenne. Pour lui, le projet était avant tout technocratique. Mais les décisions de l’UE ont un impact direct sur la vie de tous les jours et ne sont donc pas qu’une affaire de hauts fonctionnaires. À tort ou à raison, on pense maintenant que la guerre est derrière nous, pourtant nous n’avons pas trouvé de relégitimisation du projet européen. C’est la doctrine de l’engrenage : comme on a fait un premier pas, les autres étapes se déroulent mécaniquement.

Comment légitimer davantage les institutions ?

Il faut remettre la main sur les politiques monétaires. Actuellement indépendantes, elles sont soumises à des dogmes. Mais on l’a bien vu pendant la crise de 2009 : la BCE n’a pas pu respecter sa doctrine. La politique monétaire ne peut pas être neutre. Les États doivent donc être souverains. Il existe deux types de souverainetés : la négative (je peux me retirer, c’est le cas du Brexit) et la positive qui est une cosouveraineté. Je ne suis ni nationaliste ni fédéraliste supranational, je crois à un système transnational.

Quelle forme celui-ci pourrait-il prendre ?

Il faut mettre en place une institution forte. Je pense à un président de l’UE. L’inverse d’une armée mexicaine : quelqu’un qui soit très visible, qui bénéficie d’une investiture forte et très bien orchestrée. Il aurait les pouvoirs de la Commission européenne et serait légitime pour proposer des politiques monétaires ainsi qu’une grande transition énergétique. Il aurait également besoin d’une logistique puissante, l’UE ayant un véritable déficit bureaucratique. Il ne faut pas non plus oublier les parlements. Actuellement déconnectés entre eux et du Parlement de l’UE, ils devraient pouvoir être associés au processus européen.

Propos recueillis par Olivia Vignaud

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