Elon Musk, le futurologue

Désormais plus grosse fortune mondiale, l’entrepreneur peut se vanter d’un exploit inédit : s’être imposé dans deux secteurs très fermés : l’automobile et l’aérospatial. Sa force principale ? Avoir eu raison avant les autres.

Désormais plus grosse fortune mondiale, l’entrepreneur peut se vanter d’un exploit inédit : s’être imposé dans deux secteurs très fermés : l’automobile et l’aérospatial. Sa force principale ? Avoir eu raison avant les autres.

Il existe deux grands groupes de disrupteurs : les Jeff Bezos, Mark Zuckerberg, Jack Dorsey et consorts qui s’imposent sur des marchés qu’ils créent. Plus rares sont ceux qui débarquent en force sur un domaine mature où les coûts d’entrée sont importants et les acteurs solidement installés depuis des décennies. Elon Musk a réussi l’exploit de devenir une référence dans deux d’entre eux, l’automobile et l’aérospatial.

Ce tour de force inédit, le natif de Pretoria le doit à son travail, sa capacité d’analyse, son aptitude à mobiliser et à renverser des montagnes. Mais aussi à une solide vision. Car Elon Musk a une caractéristique : il a un plan en tête, ne le cache pas et le mène à bien quoi qu’il en coûte. Même si, au départ, celui-ci surprend, déroute et suscite, au mieux de la circonspection, au pire des moqueries.

À fond la caisse

Le 2 août 2006, dans un simple message publié sur Internet, celui qui est à la tête du petit constructeur Tesla (qui n’a jamais produit un seul véhicule en série) annonce son Master Plan 1. Dans les grandes lignes, la stratégie consiste à construire en grande quantité des voitures électriques abordables, afin de remplacer les véhicules à essence trop polluants. Première étape, attaquer le marché haut de gamme pour séduire les conducteurs les plus aisés et se constituer un trésor de guerre. Les grands constructeurs automobiles ricanent sous cape. Ils déchanteront vite.

En 2008, le constructeur californien sort son premier Roadster destiné aux conducteurs à très fort pouvoir d’achat. Et ça marche ! La technologie fonctionne, le bouche-à-oreille et le talent de communicant de Musk font le reste. La saga se poursuit avec la sortie progressive de nouveaux modèles produits de plus en plus massivement, à un prix de plus en plus bas. Conformément au plan.

Alors que la crise sanitaire commence à se faire sentir, en mars 2020, Tesla annonce en grande pompe la production de son millionième véhicule. Depuis juillet 2020, le groupe peut se targuer d’être le constructeur automobile à la plus forte capitalisation boursière du monde (209 milliards de dollars contre 201 pour Toyota).

Space X, plus fort qu’un État

S’imposer comme un incontournable du secteur automobile en moins de vingt ans est un exploit inédit dans l’histoire de l’industrie. Cela ne suffit pas à Elon Musk qui souhaite aller plus loin encore en passant des routes bitumées à l’espace. Jusqu’à présent, la conquête spatiale était la chasse gardée des grands États. Ce qui n’empêche pas l’industriel de se mêler à la course grâce à sa société Space X inaugurée dès 2002.

La capitalisation boursière de Tesla est supérieure à celle de Toyota

Une fois encore, les experts regardent avec dédain ce drôle d’oiseau à l’ambition hors du commun. Les débuts semblent leur donner raison puisque, entre 2006 et 2009, trois lancements du lanceur léger Falcon 1 sur cinq se soldent par un échec. La Nasa accorde pourtant sa confiance à Space X et passe un contrat de 1,6 milliard de dollars avec le groupe. Mission, propulser douze lanceurs pour livrer du fret à la station spatiale internationale ; un challenge relevé haut la main. Plus fort encore, depuis 2011, la Nasa, qui n’a plus de navette pour convoyer ses astronautes vers la station spatiale internationale, fait appel au secteur privé : Space X s’impose naturellement et remplit sa feuille de route. En parallèle, le groupe innove avec les premiers lanceurs réutilisables (qui permettent de diminuer les coûts en toute sécurité) ou avec, en 2018, la mise sur orbite du premier lanceur lourd, le Falcon Heavy.

L’art d’avoir raison avant les autres

Sur terre et dans les airs, Elon Musk a eu, reconnaissons-le, raison contre tous. Il a, avant les vénérables constructeurs américains, japonais ou allemands, saisi l’importance du véhicule électrique. Avoir quinze ans d’avance permet à son Tesla d’être le nec plus ultra en matière d’innovation, à tel point que, sûr de sa force, il a rendu ses brevets publics en 2014. Le plan de relance de l’UE vise à faire du Vieux-Continent le leader en matière de fabrication de batteries électriques ? La Giga Factory Tesla située dans le Nevada est pour le moment numéro un incontesté et incontestable sur ce pilier de l’industrie du futur. Les constructeurs traditionnels réfléchissent à repenser leurs chaînes de production ? Les usines Tesla, notamment le site californien de Freemont l’ont déjà fait et Elon Musk s’apprête à tailler des croupières aux Européens avec son site berlinois qui devrait ouvrir en juillet 2021. Cela tombe bien, le véhicule électrique n’est plus une simple niche puisque, en 2020, il représente 20% des ventes en Allemagne, 15% en France et en Grande- Bretagne. À l’échelle mondiale, le chiffre n’est que de 4% mais il devrait frôler les 30% à l’horizon 2030.

Elon Musk impose sa vision aux grands constructeurs automobiles et à la Nasa. Et dire qu'il y'a peu personne ne croyait à ses projets !

Même son de cloche du côté de l’aérospatiale. Lorsqu’Elon Musk dévoile ses ambitions, on parle de lubie ou de crise d’égocentrisme. En réalité, l’entrepreneur avait anticipé une chose : la Nasa n’a plus les moyens (fin de la guerre froide et ultra-libéralisme obligent) de tout gérer elle-même et aura besoin de sous-traitants. D’où l’importance de prendre de l’avance avant que d’autres n’y pensent. Résultat, Space X est désormais en situation de quasi-monopole sur le lucratif marché des lanceurs d’engins.

Le meilleur est à venir ?

Grâce à Space X et Tesla dont les actions flambent depuis un an, Elon Musk est devenu en janvier 2021 l’homme le plus riche du monde, se payant ainsi le luxe de détrôner Jeff Bezos. Pourtant, le bientôt quinquagénaire, connu pour son hyperactivité, ne compte pas s’arrêter là. Voici plusieurs années qu’il lance des projets plus ambitieux les uns que les autres : phase 2 de son Master Plan (production de camions électriques et véhicules électriques à la demande), IA, homme augmenté... Mais aussi colonisation de Mars, planète sur laquelle ce grand fan de science-fiction souhaite terminer sa vie. Si cela paraît fou et déroutant, qui d’autre que lui pourrait mener à bien de tels projets ?

Lucas Jakubowicz

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