Algérie, rue debout !

Le 26 mars, le chef d’État-major Ahmed Gaïd Salah demande que le président algérien Abdelaziz Bouteflika soit déclaré inapte. Un nouveau rebondissement dans un mouvement de contestation venu de loin.

Le 26 mars, le chef d’État-major Ahmed Gaïd Salah demande que le président algérien Abdelaziz Bouteflika soit déclaré inapte. Un nouveau rebondissement dans un mouvement de contestation venu de loin.

Ils auraient été, selon les estimations, quelques milliers le 22 février, un million le 1er mars et entre trois et quatre millions le 8 mars. L’opposition à Abdelaziz Bouteflika rassemble les Algériens depuis mi-février, d’Oran à Constantine en passant par Alger. La perspective d’un cinquième mandat d’un président au pouvoir depuis 1999 a mis le feu aux poudres d’une contestation d’une ampleur inédite depuis les années 1980. « Cette candidature est une insulte suprême pour les Algériens », commente Dalia Ghanem, chercheuse résidente au Carnegie Endowment for International Peace, Carnegie Middle East Center à Beyrouth. « Ils sont conscients de ce qu’ils doivent à Abdelaziz Bouteflika : le retour de la paix après dix ans de guerre civile et des années d’isolement diplomatique. Mais trop c’est trop. »

Cocotte-minute

Si la perspective d’un cinquième mandat d’Abdelaziz Boutlefika est l’étincelle qui embrasé la contestation, l’Algérie est une cocotte-minute politique et économique. La « décennie noire » des années 1990 a rapidement éteint les espoirs d’ouverture démocratique amorcée avec l’abandon du régime de parti unique en 1989. L’opposition politique, morcelée, divisée, a aujourd’hui encore du mal à endosser une posture crédible. Le souvenir, instrumentalisé par le pouvoir, de la guerre civile et de ses violences était jusque-là parvenu à contenir le gros de la contestation populaire. Il a aussi permis au pouvoir Bouteflika de passer entre les gouttes des « Printemps arabes » qui faisaient tomber Zine el-Abidine Ben Ali en Tunisie ou Hosni Moubarak en Égypte.

Mais la chape se fissure. Après vingt ans à la tête de l’État algérien, le pouvoir d’Abdelaziz Bouteflika est devenu celui d’un clan. Un clan qui entoure et protège le président depuis son AVC en 2013, et qui a instauré une véritable loi du silence autour de l’état de santé réel d’un homme ne s’étant plus exprimé publiquement depuis six ans. Dans un pays où plus de 55 % de la population à moins de 25 ans, la figure d’Abdelaziz Bouteflika appartient à un autre temps.

Failles

Les efforts de réorientation, de diversification et d’ouverture de l’économie n’ont que partiellement abouti et les perspectives sont peu souriantes pour une jeunesse, perpétuellement tentée par l’émigration et touchée par le chômage qui concerne 26 % des moins de 26 ans. La manne pétrolière – les hydrocarbures représentent 95 % des exportations du pays et 60 % de ses recettes fiscales –s’est avérée un piège avec l’effondrement du cours du baril en 2014. Le système de rente a engendré ses propres failles, entre corruption et clientélisme. En parallèle, les réserves de change du pays ont diminué de moitié entre 2013 et 2018.

Pour financer un déficit public en creusement permanent, la Banque centrale algérienne s’est lancée dans la planche à billets, imprimant l’équivalent de 34 milliards de dollars entre novembre 2017 et septembre 2018 – soit près de 20 % du PIB du pays. De quoi alimenter les craintes d’un retour de l’inflation alors que la valeur du dinar ne cesse de chuter face à celle du dollar.

« Pour l’instant, les demandes restent essentiellement politiques : les Algériens veulent le départ de Bouteflika et de son camp », souligne Dalia Ghanem, mais les tergiversations du gouvernement ne font qu’encourager le mouvement et nourrir la contestation. »

Pression

Or les concessions accordées par le clan Bouteflika ont tout d’une tentative désespérée de s’accrocher au pouvoir. La nomination d’un nouveau premier ministre, Noureddine Bedoui, en remplacement du très critiqué Ahmed Ouyahia, puis celle d’un nouveau gouvernement ne sont que les préliminaires à la mise en place d’une conférence nationale dite « inclusive et indépendante » censée proposer une nouvelle Constitution, préparer la transition de régime puis fixer de nouvelles élections. Des promesses tout aussi floues que le calendrier qui les accompagne. Le 14 mars, le premier ministre annonce que les travaux de la conférence ne se prolongeront pas au-delà d’un an. Ce tour de passe-passe recule d’autant la tenue de nouvelles élections et offre, de fait, au moins une année supplémentaire de pouvoir à Bouteflika et son entourage.

Ces concessions de façade n’ont fait que redoubler la contestation. « Si le mouvement demeure aussi uni et pacifique qu’il l’a été jusqu’à présent, il a des chances de se faire entendre », note Dalia Ghanem. Les manifestations du 15 mars, quelques jours après les « concessions » présidentielles ont servi de test et démontré que la mobilisation ne faiblissait pas.

"S'il y avait eu une alternative à Bouteflika, l'armée l'aurait déjà proposée"

Demeure la question de l’avenir de la contestation populaire et de celui du régime. Et c’est « la question à un million de dollars », ironise Dalia Ghanem. Le mouvement s’est développé sans leader. « L’opposition est depuis des années incapable de mettre en avant un projet de société alternatif », rappelle la spécialiste. « Et le mouvement est parfaitement conscient du risque de récupération politique comme ce fut le cas du FIS dans les années 1990. Il n’y a pas de leader et le peuple n’en veut pas. » Reste un acteur majeur de la scène politique algérienne qui est jusqu’à présent resté très silencieux : l’armée. « S’il y avait eu une alternative à Bouteflika, l’armée l’aurait déjà proposée ». La position du général Ahmed Gaïd Salah, chef d’État-major de l'armée nationale populaire algérienne (ANP) et vice-ministre de la Défense, pourrait faire basculer la situation. Le 26 mars, il demande qu’Abdelaziz Bouteflika soit déclaré inapte. En attendant, la rue ne faiblit pas et la pression sur le gouvernement ne cesse d’augmenter.

Cécile Chevré

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