Corinne Lepage est l’avocate du canton de Genève suite à la plainte de ce dernier contre la centrale nucléaire du Bugey. Parallèlement, la militante pour une « écologie pragmatique » maintient son action politique avec le Rassemblement citoyen-Cap 21.

Décideurs. Pourquoi le comté de Genève porte plainte contre la centrale nucléaire du Bugey ?

 

Corinne Lepage. Les Suisses sont très inquiets et il y a de quoi ! Nos centrales sont vieillissantes, dangereuses, leur fermeture est sans cesse repoussée et la maintenance défaillante. Tout est fait à l’économie, au détriment d’une sécurité qui devrait aller croissante. Pour la centrale du Bugey, une plainte a donc été déposée contre X pour mise en danger délibérée de la vie d'autrui et pollution des eaux par le comté de Genève. L’argument de la France a longtemps consisté à dire que cela ne concernait pas les autres pays puisque ces centrales nucléaires sont françaises. Mais la frontière suisse se situe à soixante-dix kilomètres et ils savent bien qu’au moindre incident les nuages radioactifs ne s’y arrêtent pas !

 

 

Décideurs. La fermeture de Fessenheim est elle aussi chaque année repoussée. Elle est aujourd’hui fixée à 2017 sous condition qu’une nouvelle centrale ouvre à Flamanville. La situation est-elle urgente ?

 

C. L. L’urgence concerne une liste de nombreux sites dont Fessenheim. L’Association trinationale de protection nucléaire (ATPN) qui regroupe des associations françaises, suisses et allemandes a demandé sa fermeture dès 2006, mais le Conseil d’État a rejeté la demande. Les médias allemands ont de leur côté récemment révélé un incident très grave survenu en avril 2014 où du sel de bore a dû être utilisé pour refroidir le réacteur. Ce produit chimique est utilisé en dernier recours, lorsqu’il n’y a plus aucune alternative. La centrale nucléaire de Fessenheim était tout simplement hors de contrôle. Le Journal de l’énergie a par ailleurs publié, en se référant à des documents d’EDF, que seuls 3 % des générateurs diesel de secours étaient en état de marche ! On court à la catastrophe. EDF investit des sommes énormes à l’étranger et délaisse dangereusement le parc français.    

 

 

Décideurs. Il y a aussi un problème avec le survol des drones…

 

C. L. Oui, régulièrement. Il y a un vrai problème de sécurité. La construction et l’organisation du nucléaire ont été pensées dans les années 1970 et elles n’ont pas évolué depuis. À l’époque, le pire scénario envisagé, c’était une attaque d’un avion de tourisme type Cesna, pas d’un Airbus ! Sans parler d’une attaque terroriste en plein cœur d’une centrale...

 

 

Décideurs. Que penser des nouveaux réacteurs EPR ?

 

C. L. L’EPR est un fiasco absolu. Dix à quinze milliards ont été investis, mais en Finlande, en France ou en Angleterre, les lancements sont sans cesse repoussés, la facture augmente, nous n’avons aucune visibilité et l’hostilité de la population ne fait que croître. EDF a été jusqu’à souder le couvercle de Flamanville sans l’autorisation de l’Autorité de contrôle ! Il faut arrêter les frais, tout de suite, avant que la catastrophe financière, économique et industrielle ne devienne humaine. C’est triste, on assiste à la fin de la suprématie française dans ce secteur. Mais qui voudrait d’un projet à dix milliards l’unité qu’on n’est pas fichu de terminer ? On reproduit exactement les mêmes erreurs que pour la technologie des surgénérateurs de Creys-Malville. D’importantes sommes ont été engagées pour finalement voir la centrale fermer en 1998. À l’époque, on a juste dit « c’est la faute à pas de chance » ! Il n’y a eu aucune remise en cause, à tel point qu’EDF relance ce type de projet à hauteur d'un milliard d’euros qui seraient bien mieux investis ailleurs. EPR ou surgénérateur, cela tourne à l’acharnement, on dirait que cette technologie est une sorte de religion…

 

 

Décideurs. L’Allemagne a d’ailleurs décidé de sortir du nucléaire. Souhaitez-vous une issue aussi radicale pour la France ?

 

C. L. Soyons réalistes. Le nucléaire fournit 75 % de notre électricité. À court terme, c’est impossible. Maintenant, ce mode de production coûte cher et on en arrive à ce que des emplois soient détruits par les procédures de licenciement d’EDF ou d’Areva. Il faut nous diriger vers un véritable projet en matière d’énergie renouvelable et mettre le paquet, la France a pris du retard. Elle occupait la deuxième position il y a encore peu. Aujourd’hui, seulement 16 % de la production de l’énergie provient des énergies renouvelables dans l’Hexagone contre 35 % en Allemagne et plus de 50 % en Suède. La situation est préoccupante pour notre indépendance énergétique et notre industrie. On attend qu’Engie passe le cap et encore une fois, EDF fait des choses formidables avec EDF Énergies nouvelles mais il le réserve pour l’étranger !

 

 

Décideurs. Quelle est la position de l’Union européenne sur le nucléaire ?

 

C. L. Le mode de production de l’énergie relève d’une décision nationale. L’Union européenne n’impose pas de recourir à une quelconque source d’énergie mais fixe des objectifs à atteindre. En 2008, un paquet climat-énergie a été voté avec pour finalité le respect des « 3×20 » en 2020 : une diminution de 20 % des émissions de gaz à effet de serre, un taux de 20 % d’énergies renouvelables et la réalisation de 20 % d’économies d’énergie. Une nouvelle feuille de route a été tracée pour 2030, moins ambitieuse.

 

 

Décideurs. Votre mandat de député européen vous a-t-il été utile pour faire avancer les choses sur les questions environnementales ?

 

C. L. Au sein du Parlement européen, un député dispose de plusieurs moyens d’action. Avec le vote, bien entendu, mais aussi et surtout avec la possibilité de mettre des sujets sur la table. Et c’est ce que j’ai fait de 2009 à 2014. J’ai également été vice-présidente de la commission de l'environnement, de la santé publique et de la sécurité alimentaire et rapporteur sur le carburant et les organismes génétiquement modifiés (OGM). Le lobbying est d’ailleurs plus important à Bruxelles qu’en France puisque les enjeux sont plus importants.

 

 

Décideurs. En France, le mouvement écologiste connaît une période difficile, Europe-Écologie les Verts sont notamment en crise.

 

C. L. D’une certaine manière c’était écrit. La chute d’Europe-Écologie les Verts était prévisible. Un mouvement politique qui considère que l’écologie doit être au service d’autres priorités est voué à l’échec. Il faut une écologie pragmatique et éviter de retomber dans les pratiques politiciennes comme l’a fait EELV. Mais c’est une crise de l’ensemble des partis politiques. François Bayrou parle de fin de la « partitocratie ». De nouvelles formes d’organisation doivent être trouvées, sur un mode plus horizontal.

 

 

Décideurs. Comme celle de LRC-Cap 21 dont vous êtes la présidente ?

 

C. L. Une primaire de la société civile sera organisée en 2017 et le Rassemblement citoyen (LRC)-Cap 21 sera présent sous une forme ou une autre. Mais vous saurez tout d’ici quelques jours… Le parti fête bientôt ses vingt ans d’existence. Il se compose de collèges de membres qui veulent être élus et d’autres qui souhaitent s’engager tout en restant dans l’ombre. Cinquante pour cent des responsables viennent de la société civile et sur les six mouvements qu’il regroupe, un seul est issu de l’écologie. Ce n’est ni un parti de gauche ni un parti de droite, il s’adresse à la société civile, loin des partis politiques.

 

Propos recueillis par Estelle Mastinu et Quentin Lepoutre

 

 

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