EELV : Yannick Jadot contre "Démise Rousseau"

Le camp Jadot a profité d'un off de Sandrine Rousseau publié par le Parisien pour démettre la figure de proue de l'aile radicale de toutes fonctions. Est-ce l'heure d'un revirement idéologique à un mois du premier tour ?

Le camp Jadot a profité d'un off de Sandrine Rousseau publié par le Parisien pour démettre la figure de proue de l'aile radicale de toutes fonctions. Est-ce l'heure d'un revirement idéologique à un mois du premier tour ?

Le plan de Yannick Jadot était réglé comme du papier à musique : s’imposer comme le candidat naturel d’EELV, recentrer (enfin) le parti à l’instar des Grünen allemands, attirer un électorat centriste et modéré, puis supplanter le PS comme parti dominant de la gauche française. Alors que le premier tour de la présidentielle approche, les choses semblent mal parties pour le candidat désigné au forceps qui reste coincé entre 4 % et 7 % d’intentions de vote dans les sondages…

Monsieur Parfait

Sur le papier, Yannick Jadot possède pourtant toutes les qualités pour permettre à son parti de dépasser le "plafond de vert". Les écologistes sont souvent accusés d’être des bobos surdiplômés de centre-ville s’exprimant dans un sabir incompréhensible pour le commun des mortels ? Le représentant EELV de la cuvée 2022 ne rentre pas forcément dans cette case. Ce fils d’enseignants est né et a grandi à Laon, en pleine "France périphérique" pour reprendre le terme du géographe Christophe Guilluy. Cela lui permet de comprendre l’âme du pays, de ne pas paraître comme "déconnecté", de posséder les codes pour s’adresser à l’électorat des classes moyennes et populaires. Un luxe pour son mouvement !

Mais Yannick Jadot possède également un passé de militant puisqu’il a été directeur des campagnes de Greenpeace France de 2002 à 2008. "C’est très important pour l’électorat écolo qui accorde une grande place au parcours associatif", explique Daniel Boy, professeur à Sciences Po Paris et spécialiste de l’écologie politique.

Autre corde à son arc, le quinquagénaire est expérimenté, lui qui siège au Parlement européen depuis 2009. Au quotidien, il travaille donc avec ses homologues allemands, autrichiens ou suédois habitués à négocier, à composer avec les autres partis, à faire preuve de modération. Ce qui permet d’obtenir des scores à deux chiffres aux élections nationales de leurs pays respectifs. Une recette que Yannick Jadot compte bien appliquer à l’Hexagone.

La "méthode Jadot" a été testée lors des européennes de 2019. Désigné tête de liste, l’eurodéputé adopte avec succès une ligne rassembleuse et pondérée en déclarant notamment : "L’écologie ce n’est pas la gauche. L’écologie veut occuper une place centrale dans le débat politique." Une sortie qui lui vaut un procès en dérive droitière ou en "Macron compatibilité". Mais qui permet à EELV d’obtenir la troisième place avec 13,47% des voix et d’être, de loin, le premier parti d’une gauche tricolore toutefois mal en point. Fort de ce succès, Yannick Jadot va faire le forcing pour devenir le candidat naturel de son camp en 2022.

Immédiatement après des européennes réussies, il se comporte comme le candidat naturel. Ce qui froisse une partie de son camp

Les anti-jadistes sont surtout chez EELV

"Durant la campagne européenne, mais aussi dans les mois qui suivent, il s’exprime et se comporte comme s’il était déjà candidat à la présidentielle", note Daniel Boy. Objectif : tuer le match et montrer que les Verts français sont définitivement devenus "réalistes". Un message qu’il martèle méthodiquement puisqu’entre août 2018 et juillet 2019, il est la personnalité politique la plus présente dans les matinales avec 54 passages. Mais il y a un hic. Et même plusieurs !

Chez les Verts, la démocratie interne occupe une place centrale. Une partie des dirigeants et des militants voient d’un mauvais œil ce qu’ils estiment être un coup de force et un changement de ligne. En juin 2019, immédiatement après le succès des européennes, 160 personnalités de gauche signent une tribune dans laquelle ils mettent en garde l’ambitieux contre "le péché d’orgueil et d’isolement". Second coup de semonce, lors du congrès EELV de novembre 2019, la liste "jadiste" portée par l’ancienne députée Éva Sas est nettement devancée par celle du duo Julien Bayou-Sandra Regol, nettement plus marqué à gauche.

Des maires "boulets"

Arrivent les municipales de 2020. Sur fond de crise sanitaire et d’abstention massive, les écolos transforment l’essai des européennes, déjouent les pronostics et remportent plusieurs grandes villes. Une bonne surprise ? Le signe d’une écologie mature ? Oui. Mais non. Très vite, les nouveaux maires se distinguent par des propos maladroits. À Bordeaux, Pierre Hurmic supprime le sapin de Noël qualifié "d’arbre mort", à Strasbourg, la majorité de Jeanne Barseghian annonce subventionner une mosquée turque qui ne respecte pas le principe d’égalité hommes- femmes et refuse de voter la définition de l’antisémitisme proposée par l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste. Continuons le tour de France en passant par Lyon où le nouveau maire Grégory Doucet pose la première pierre d’une mosquée mais ne souhaite pas participer à la traditionnelle cérémonie du Vœu des échevins qui a lieu dans la basilique de Fourvière. Le premier édile de la capitale des Gaules refuse que sa ville soit survolée par la Patrouille de France et qualifie de machiste le Tour de France. Même Isabelle Saporta, compagne de Yannick Jadot, sort de ses gonds et dénonce sur RMC les nouveaux élus qui ont "une idée à la con par jour".

Du pain béni pour l’opposition qui ne se prive pas d’attaquer les "pastèques", "islamo-gauchistes", "amish" et autres "Khmers verts". Même les socialistes s’y mettent. Anne Hidalgo affirme notamment que "les Verts ont un problème avec la République" (dans sa ville, le groupe EELV a refusé de voter en faveur d’une place Samuel Paty). Du pain amer pour Yannick Jadot qui voit son travail de recentrage réduit en charpie. La primaire écolo devait permettre au favori d’affirmer sa ligne et de reprendre la partie en main. Une fois, encore, les choses ne se passent pas comme prévu…

Yannick Jadot voit son travail de recentrage réduit en charpie

L’avènement de Queen Sandrine

Les observateurs s’attendaient à un duel  entre Yannick Jadot, tenant de l’aile droite (strict sur la laïcité, réaliste sur les questions sécuritaires…), et Éric Piolle, maire de Grenoble, au profil plus axé à gauche. Mais un nouveau personnage va faire parler de lui : Sandrine Rousseau dont la ligne politique peut faire passer l’Isérois pour un ultra-conservateur. L’universitaire qui se définit comme "écoféministe" se démarque par la véhémence de son discours et est incontestablement le "tube politique" de l’été 2021. Celle qui prône la "radicalité" se vante de vivre avec un "homme déconstruit", dénonce "un monde qui crève de rationalité", préfère des "femmes qui jettent des sorts à des hommes qui construisent des EPR" ou prône "l’accueil des talibans car les avoir en France permet de mieux les surveiller". L’opinion publique ricane. Mais les électeurs de la primaire adorent. Sandrine Rousseau, talonne le favori au premier tour à la surprise des bookmakers.

Donner des gages aux "wokes"…

Malgré tout, Yannick Jadot l’emporte d’une courte tête au second tour avec 51,03 % des voix. Bonne nouvelle : il est enfin candidat. Mauvaise nouvelle, il doit concéder des gages à son aile gauche et lui laisser de la place dans la stratégie et la communication de la campagne. Sa figure de proue, Sandrine Rousseau, s’en donne à cœur joie.

Elle possède désormais son rond de serviette sur les plateaux où elle peut considérer le voile islamique comme un "embellissement", défendre les hijabeuses (jeunes footballeuses qui demandent à jouer voilées) ou prendre la tête de la lutte anti-Roussel, le communiste ayant le tort de défendre la gastronomie française trop peu inclusive à son goût. Elle est suivie dans sa croisade par d’autres porte-flingues tels que la conseillère de Paris Alice Coffin.

 "Yannick Jadot n’a pas le choix, il ne peut museler ce courant", analyse Daniel Boy. En fin politique, "il sait que les voix se gagnent au centre et qu’il faut éviter les propos radicaux sur les sujets sociétaux". Trop tard ! À un mois du premier tour, la branche "réaliste" tente toutefois de reprendre la main. Aubaine : un article publié par Le Parisien trahit un off de Queen Sandrine qui aurait déclaré : "Nos stratèges politiques sont nuls, ils se plantent sur tout". Une sortie qui servira de prétexte pour l’écarter de l’équipe de Yannick Jadot. Dans l’heure qui suit la publication, un communiqué lapidaire signé Mounir Satouri, directeur de campagne du candidat EELV, acte la rupture et l’accuse de "faire prévaloir son expression personnelle sur le collectif". Julien Bayou enfonce le clou en expliquant qu’elle "nuisait à tous les efforts des militants". Les semaines passent mais le malheureux Jadot ne peut que constater que sa campagne prend l’eau et ne ressemble pas vraiment à celle menée par ses camarades d’outre-Rhin qui ont obtenu 14,75 % des voix en septembre 2021...

Lucas Jakubowicz

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