Vote écolo, allo maman bobos ?

Vote écolo, allo maman bobos ?

C’est un cliché difficile à briser : les électeurs verts ne seraient pas du tout représentatifs des Français. Ce que confirme en grande partie l’analyse des cartes électorales et des profils des maires issus de la vague EELV aux dernières municipales. Et si le vote écolo était avant tout bourgeois ?

Prise de conscience de l’urgence climatique pour les uns, vote d’urbains déconnectés pour les autres. La vague verte des dernières élections municipales suscite des réactions qui ne font pas toujours dans la demi-mesure. Derrière les postures, se cache une réalité qui peut être analysée en se penchant sur les cartes électorales, les discours de campagne ou le profil des nouveaux élus.

Une bourgeoisie d’un nouveau genre

Ces derniers sont à des années-lumières de la caricature du Khmer vert, du zadiste ou du soixante-huitard attardé. Les néo-élus sont bien souvent des professionnels du droit, des fonctionnaires ou des cadres supérieurs, bref des premiers de la classe. Jeanne Barseghian maire de Strasbourg est une juriste au cursus franco-allemand, le Bordelais Pierre Hurmic est avocat, le Lyonnais Grégory Doucet est un ancien dirigeant de Handicap international... En matière de cursus honorum, la tradition est respectée, même si les parcours professionnels mettent l’accent sur "le sens", "l’impact social" plus que sur le carriérisme à la caméra café.

Logiquement, les préoccupations de ces dirigeants sont différentes de celles de leurs prédécesseurs puisqu’ils placent le curseur en grande partie sur des questions sociétales qui, outre l’environnement, portent par exemple sur l’écriture inclusive ou encore les cours de récréation dégenrées. À Poitiers, la majorité réfléchit même à renommer les écoles maternelles au nom jugé trop patriarcal… Un discours qui révulse ceux que l’essayiste Nicolas Chemla appelle les bourbours (bourgeois bourrins), à savoir une population urbaine, riche, propriétaire, plutôt attachée à la voiture et peu désireuse de tester le "vivre ensemble". Mais qui enthousiasme une autre bourgeoisie que Jean-Laurent Cassely, journaliste spécialisé dans l’observation de la sociologie urbaine définit comme : "des citadins plutôt jeunes, avec un capital culturel élevé, souvent actifs dans l’économie de la connaissance, le numérique, la fonction publique et la recherche, la formation, le consulting sur des questions sociales…"

Hélène Paumier, adjointe éducation et écoles publiques à la mairie verte de Poitiers propose de renommer les écoles maternelles.

Aubaine pour les Verts, c’est cette catégorie sociale, parfois rejetons de bourbours, qui est en pleine expansion dans les grandes villes de l’Hexagone où se concentre l’emploi tertiaire et universitaire. "Dans une ville comme Bordeaux, 42% des électeurs ne votaient pas dans la ville il y a dix ans et ils ont grandement contribué à l’élection de Pierre Hurmic dans une place forte de la bourgeoisie traditionnelle depuis la Libération", analyse Jean-Laurent Cassely qui estime que le résultat des dernières élections municipales "marque la fragmentation des catégories supérieures urbaines et est la preuve d’une division du haut de la société". Contrairement à ce que pensent certains gilets jaunes qui voient les urbains comme un bloc uni.

Une fragmentation des catégories supérieures

Depuis deux décennies, les grandes villes tirent profit de la mondialisation, se tertiarisent et attirent les cerveaux. En somme, même si de gros îlots de pauvreté demeurent, elles s’embourgeoisent. Mais, contrairement aux certitudes marxistes, la bourgeoisie du XXIe siècle est loin d’être uniforme. Jean-Laurent Cassely, est aux premières loges pour constater "deux visions de la ville, l’une portée par un bloc LR-LREM, qui priorise la création d’entreprise et la sécurité… une autre plus écologiste centrée autour des transports doux, de la qualité de l’alimentation et du cadre de vie, libérale sur le plan sociétal mais tournant le dos au libéralisme économique que soutenaient les anciens barons locaux de droite comme de gauche".

Contrairement aux assertions de certains, les catégories supérieures urbaines ne sont pas unies mais fragmentées

Et la classe moyenne inférieure dans tout cela ? Non éligible aux logements sociaux, "elle part peu à peu vers les zones périurbaines, chassée par les prix de loyers", explique Mathieu Gallard, directeur de recherche chez Ipsos qui souligne qu’elles "ont contribué à faire basculer à droite plusieurs communes situées à la périphérie des grandes villes".

Quand aux classes les plus populaires, elles semblent peu réceptives à des programmes conçus par des personnes qui ne leur ressemblent pas. Et pour cause, les responsables écologistes qu’ils soient maires ou adjoints connaissent peu cette population et inconsciemment, n’en font pas une priorité. "Les électeurs plus démunis ont des besoins situés au bas de la pyramide de Maslow et peuvent considérer l’écologie comme un problème de riches", estime Jean-Laurent Cassely. Résultat, elles ne votent pas ou ne placent pas les verts en pole position.

"Des pure players de centres villes" 

Car le constat est blessant pour les tenants de l’écologie sociale. Les listes menées par EELV ne s’imposent pas forcément dans les quartiers les plus déshérités ce qui, selon Jean-Laurent Cassely, montre que les Verts "sont de vrais pure players de centres-villes qui ont globalement du mal à parler aux quartiers". Dans les zones les plus populaires, c’est bel et bien la gauche traditionnelle qui tire son épingle du jeu. À Lille, Martine Aubry, réélue de justesse récolte 56% des voix dans la zone franche urbaine du Faubourg de Béthune contre 24% pour l’écolo Stéphane Baly. Ce dernier, en revanche, cartonne à Wazemmes, quartier ouvrier et métissé en pleine gentrification depuis une quinzaine d’années.

Le marché de Wazemmes devient de plus en plus bio. Dans ce quartier lillois populaire en pleine gentrification, le vert Stéphane Bally a largement devancé Martine Aubry.

Un phénomène similaire est perceptible à Strasbourg où la carte électorale donne sur le papier raison aux partisans du "vote bobo" : la candidate verte Jeanne Barseghian réalise de très bons scores dans les quartiers du centre-ville ou dans la pittoresque Krutenau, tandis-que l’alliance LREM-LR vire en tête à l’Orangerie et à la Wantzenau, fiefs de la bourgeoisie traditionnelle. La socialiste Catherine Trautmann arrivée en troisième position peut se consoler en s’imposant à Hautepierre et au Neuhof, les deux zones les plus pauvres de la capitale alsacienne. Une dernière ville permet de confirmer la tendance : Grenoble. Avec 44% des voix dès le premier tour, le sortant Éric Piolle s’impose haut la main dans pratiquement tous les bureaux de vote de la ville. Quelques-uns ont tout de même fait de la résistance. Quel hasard, ils sont situés dans les grands ensembles du Village olympique qui ont donné la majorité des suffrages au socialiste Olivier Noblecourt. Logiquement, dans les villes les plus pauvres, la gauche s’est donc rangée derrière un candidat PS plus solidement implanté. "Le cas le plus emblématique est Saint-Denis que le socialiste Mathieu Hanotin a pris aux communistes", cite Mathieu Gallard.

Malgré tout, les victoires vertes sont liées à une hausse de score dans toutes les catégories de la population "notamment chez les plus seniors où la percée est sensible", note Mathieu Gallard. Pour transformer l’essai lors des prochains scrutins nationaux, les "Verts des villes" devront se muer en écolos des champs ou des pavillons pour briser la "plafond de Vert".

Lucas Jakubowicz

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