Régionales. Valérie Pécresse peut-elle perdre ?

Pour de nombreux observateurs de la vie politique, pas besoin de faire campagne en Ile-de-France. Les jeux sont déjà faits. Grâce à son bilan et à une gauche désunie, Valérie Pécresse sera aisément réélue aux régionales de juin. Oui mais…

Pour de nombreux observateurs de la vie politique, pas besoin de faire campagne en Ile-de-France. Les jeux sont déjà faits. Grâce à son bilan et à une gauche désunie, Valérie Pécresse sera aisément réélue aux régionales de juin. Oui mais…

Mi-avril, un sondage Harris Interactive fait basculer les certitudes dans les états-majors des candidats franciliens qui avaient quasi acté la victoire de la présidente sortante. Certes, au premier tour, elle devance très nettement la concurrence avec près d’un tiers des suffrages, loin devant LREM (17%) et le Rassemblement national (14%). La gauche, éclatée entre la liste écologiste de Julien Bayou, les Insoumis de Clémentine Autain et le PS mené par Audrey Pulvar, semble à la peine puisque les trois candidats recueilleraient entre 11% et 13%. Loin d’être brillant…

Union de la gauche : la possibilité d’une Ile-de-France

Mais les forces de gauche ont annoncé qu’au second tour elles formeront une liste d’union derrière le candidat le mieux placé. Impossible pour le moment de miser sur un favori mais, sur le papier, le choix semble judicieux. Peu importe le candidat, il réaliserait entre 31% et 33% et ferait jeu égal avec l’ancienne ministre de Nicolas Sarkozy, voire la dépasserait dans le cas de Julien Bayou. "Pour faire simple, les voix de gauche s’additionnent parfaitement et l’on semble loin du concept des gauches irréconciliables de Manuel Valls", explique Pierre-Hadrien Bartoli, directeur des études politiques d’Harris Interactive, qui signale que ce cumul miraculeux ne se vérifie pas dans toutes les régions.

"En Ile-de-France, les voix de gauche s'additionnent parfaitement derrière un candidat unique au second tour"

Face à cette union, la fondatrice du mouvement Libres ! souffre d’un cruel handicap : "Au premier tour, elle réalise un bon score dans la fourchette haute de la droite", explique le sondeur. Une belle performance puisque, désormais, elle fait face à la liste de la majorité présidentielle portée par Laurent Saint-Martin qui, selon lui, "ne se débrouille pas trop mal et a probablement siphonné une partie de l’électorat centre-droit". Pour le second tour, en revanche, elle manque cruellement de réserves de voix. D’après Pierre-Hadrien Bartoli, les électeurs RN et LREM votent par adhésion et ne sont pas tous programmés à opter pour Valérie Pécresse au second tour, d’autant plus que les listes Bardella et Saint-Martin ont la ferme intention de se maintenir. Afin d’attirer une partie des marcheurs et des frontistes dans ses filets, la présidente sortante a deux solutions : vanter son bilan et jouer la carte du barrage contre l’extrême gauche.

"Bon bilan" ou "péril islamo-gauchiste" ?

Côté bilan, Othman Nasrou, vice-président de la région, se veut  serein et constate que "chaque Francilien, peu importe son bord politique, peut mesurer dans sa vie quotidienne le travail que nous avons accompli". Il cite notamment la hausse de 45% du budget dépensé par lycéen, la rénovation de 650 rames de train, des gares, le quintuplement du budget dédié à la sécurité ou la politique ambitieuse en matière de maisons de santé. Ces réalisations semblent appréciées des électeurs et l’image de Valérie Pécresse est plutôt bonne, ce qui a incité certains élus de droite Macron-compatible à la soutenir ouvertement. C’est notamment le cas de Frédéric Valletoux, maire de Fontainebleau ou encore de Delphine Bürkli et Florence Berthout, maires des IXe et Ve arrondissements de Paris.

Mais attention, miser uniquement sur le bilan n’est peut-être pas la martingale pour conserver la région. "S’il est indispensable de montrer que la vie des habitants a changé grâce à Valérie Pécresse, il est également primordial de montrer aux électeurs les dangers qu’une présidence de gauche ferait peser sur la région", souligne Othman Nasrou qui ne se prive pas de pointer "l’état dans lequel nous avons trouvé l’Ile de France il y a six ans et les problèmes que la gauche peut nourrir à l’encontre de la République et de la laïcité".

En somme, il est probable que le camp Pécresse n’ait aucun scrupule à jouer la carte du "péril vert" ou du "danger islamo-gauchiste". Une stratégie à double tranchant qui peut souder la gauche et qui n’a pas fait ses preuves lors des municipales puisque, dans plusieurs grandes villes telles que Bordeaux, Lyon ou Strasbourg, l’alliance plus ou moins implicite entre LR et les électeurs marcheurs a fait pschitt. Pour Émilien Houard-Vial, doctorant à Sciences Po et spécialiste de la droite, cette technique n’est pas forcément la plus pertinente dans une région où "les électeurs de ce bord politique sont diversifiés : ruraux de Seine-et-Marne, bourgeoisie traditionnelle des Yvelines, libéraux des Hauts-de-Seine… Globalement, ils sont plus modérés que la moyenne. Pas certain que le chiffon rouge du péril écolo-insoumis soit la meilleure technique."

En même temps, cela semble le meilleur moyen d’incarner le vote utile et d’attirer à elle les électeurs de Laurent Saint-Martin et Jordan Bardella. Après tout, capitaliser sur des "petites phrases" malheureuses de la gauche est une technique qui a déjà fait ses preuves en 2015.

Affiche dénigrant les "boomers" chez EELV, "blancs" invités à "se taire" dans des "réunions en non mixité" au PS, proximité avec des associations indigénistes chez LFI. La gauche francilienne s'expose aux attaques.

Gauche : attention aux bourdes !

Et ce n’est pas Claude Bartolone qui dira le contraire. Dans l’entre-deux-tours, le candidat PS, pourtant favori pour garder une région à gauche depuis 1998, s’est fait hari-kiri en qualifiant sa rivale de "candidate de la race blanche". Un racolage communautariste qui a suscité la polémique au pire moment et poussé des milliers d’électeurs plaçant l’universalisme au-dessus de tout dans les bras de Valérie Pécresse qui a gagné la région au forceps.

Car c’est un fait, les électeurs n’apprécient guère les candidats qui jouent la carte "raciale" pour glaner des voix. Seul hic : la gauche francilienne ne semble pas avoir appris de l’erreur de Claude Bartolone. Entre Audrey Pulvar qui autorise les "blancs" à se rendre dans des réunions réservées aux personnes de couleur sous réserve de "se taire", Clémentine Autain ou Julien Bayou qui soutiennent ouvertement la plupart des mouvements communautaristes et indigénistes de nombreuses bourdes peuvent survenir.

Sans compter que la gauche a également une spécialité : les luttes intestines sur des questions telles que la laïcité, la décroissance, la liberté d’expression, le rapport au fait religieux ou encore à l’intégration. "À Paris, la cohabitation entre écolos et socialistes ne se passe pas précisément bien", enfonce Othman Nasrou. "Sur des questions essentielles comme le développement économique ou la gratuité des transports, les différentes listes de gauche ont de nombreux désaccords. Comment bâtir un projet stable durant l’entre deux tours sur des divergences si grandes ?", questionne l’élu. Prises de bec en perspectives donc…

Propos anti-républicains et disputes publiques pourraient inciter sociaux-démocrates et macronistes à voter "utile" au second tour en choisissant Valérie Pécresse. Mais cela signifie que la candidate de la droite n’est plus maîtresse de son destin. Ce qui n’était pas forcément prévu au programme.

Lucas Jakubowicz

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