J-J Neuer (cabinet Neuer) : "Une politique qui généraliserait les restitutions d’œuvres d’art n’est pas souhaitable"

Jean-Jacques Neuer est avocat et membre du Legal Affairs Department de l’ICOM (Conseil international des musées). Passionné d’art, il reste pragmatique et lucide sur ce marché pas comme les autres et nous explique pourquoi, de tout temps, l’art déchaîne les passions, attise les convoitises, frôlant souvent l’irrationnel, mêlant de surcroît grande criminalité, politique et géopolitique.

Jean-Jacques Neuer est avocat et membre du Legal Affairs Department de l’ICOM (Conseil international des musées). Passionné d’art, il reste pragmatique et lucide sur ce marché pas comme les autres et nous explique pourquoi, de tout temps, l’art déchaîne les passions, attise les convoitises, frôlant souvent l’irrationnel, mêlant de surcroît grande criminalité, politique et géopolitique.

Décideurs. En quoi le marché de l’art est-il un marché si particulier ?

Jean-Jacques Neuer. Les problématiques associées au marché de l’art s’appliquent à l’ensemble du secteur. Dans les grandes affaires de trafics d’art internationaux, par exemple, dix pays peuvent ainsi se retrouver simultanément concernés. Il faut donc trouver les solutions juridiques adéquates pour gérer au mieux ces dossiers d’envergure.

Les dossiers pénaux liés aux trafics internationaux d’art m’occupent d’ailleurs largement. Il y a quelques années, j’ai déclaré que 30 % du marché de l’art était faux. Si ce chiffre est bien entendu invérifiable, il est admis par de nombreux experts. Cette explosion est liée à l’évolution d’un marché qui s’est financiarisé de manière considérable, avec l’envolée des grandes fortunes partout dans le monde. Par ailleurs, la grande criminalité suit également les lignes de forces de ce marché.

On se souvient de l’affaire du faussaire Wolfgang Beltracchi en 2010 puis, en 2014, du scandale des faux tableaux d’expressionnistes abstraits aux États-Unis, vendus 80 millions de dollars. Des affaires qui ont révélé au grand jour l’ampleur de ce phénomène mondial. Dans l’affaire américaine, deux Espagnols, un peintre chinois, et des experts en Suisse, ont ainsi été mis en examen.

Comment expliquer l’ampleur de ce marché parallèle ?

Les faussaires prennent beaucoup moins de risques à réaliser de faux Picasso ou de faux Brancusi que des planches de faux billets ! Ce marché est dramatique car il ruine la cote des artistes et la confiance dans le marché de l’art en général.

Je reste persuadé qu’il faut jouer la transparence sur ce marché. Certaines personnes achètent des faux en toute connaissance de cause lorsqu’elles trouvent, par hasard, des toiles de maître à des prix compétitifs sur des sites comme Ebay ! Dans d’autres cas, cela peut être plus complexe lorsque, par exemple, une œuvre est réalisée après la mort d’un artiste sur la base d’un moule d’une de ses œuvres. Il est donc important d’être transparent dans ce domaine vis-à-vis de l’acheteur. Il y a, aujourd’hui encore, de nombreux débats autour de l’authenticité de certaines œuvres, comme ce tableau, découvert dans un grenier à Toulouse, et qui serait selon certains le « Judith décapitant Holopherne » de Caravage. Pour d’autres, ce tableau n’est qu’une œuvre « caravagesque » ! La différence ? Dans un cas le tableau vaut 10 000€ et dans l’autre, au moins 150 millions d’euros !

« Les faussaires prennent beaucoup moins de risques à réaliser de faux Picasso ou des faux Brancusi que des planches de faux billets ! »

Votre activité vous amène à voyager énormément. Vos actions se situent-elles aujourd’hui essentiellement à l’étranger ?

Effectivement et principalement aux États-Unis et en Chine. Concernant la France et si l’on regarde les chiffres de la TEFAF [The european fine art fair, ndlr], la foire de Maastricht, notre pays représente environ 6% du marché mondial, après les États-Unis, la Chine ou encore l’Angleterre. Toutefois, la France demeure le grenier du monde. Ce chiffre de 6% est donc faussement faible car beaucoup d’œuvres sont aujourd’hui sourcées en France et vendues à l’étranger. La France est donc un pays extrêmement important pour le marché de l’art. Preuve en est : les deux grandes maisons de ventes, Sotheby’s et Christie’s, sont entre les mains de  Français. Par ailleurs, les grands peintres français ont toujours un rayonnement mondial car la France a été la patrie de l’art pour nombre de peintres emblématiques au début du XXe siècle.

En effet, après le rachat de Christie’s en 1998 par François Pinault, Sotheby’s, que le président d’Altice, Patrick Drahi, vient de racheter en juin dernier pour 3,7 milliards de dollars [3,3 milliards d’euros, ndlr], passe à son tour sous pavillon français. Un signal fort que la France domine le marché de l’art ?

Ces questions capitalistiques sont, en effet, un sujet très intéressant qui prouve bien la présence française sur le marché de l’art. Il y a clairement un tropisme français pour l’art. C’est l’un des domaines où nous restons une super puissance. Je l’observe tous les jours quand je suis à l’étranger : Paris est la ville où il y a le plus d’expositions majeures au monde et l’art français au sens large, qu’il s’agisse de peinture, de maisons de luxe, de cinéma, rayonne. Toute la puissance française provient de notre culture.

"La France a été la patrie de l’art pour nombre de peintres emblématiques au début du XXe siècle"

En tant qu’avocat spécialisé dans le marché de l’art, quelle est votre position sur la question de la restitution d’œuvres d’art et le rapport Sarr/Savoy remis à Emmanuel Macron en novembre 2018 ?

La restitution d’œuvres d’art, sujet hautement sensible car politique et géopolitique, m’occupe de plus en plus. Dans son discours de Ouagadougou en novembre 2017, le président de la République, Emmanuel Macron, s’est engagé à restituer leurs œuvres d’art aux Africains. Depuis, le débat ne désemplit pas car, en réalité, personne ne souhaite vider les musées français ! Le rapport Sarr/Savoy sur la restitution du patrimoine culturel africain va assez loin mais, en pratique, on ne sait pas vraiment comment celle-ci peut se traduire.

J’ai coutume de dire qu’en matière de restitution d’œuvres d’art, si l’on veut être sûr de se tromper, il faut être simpliste : restituer ou ne pas restituer. Si, d’un côté, les œuvres d’art doivent effectivement revenir aux pays d’origine afin que ces derniers puissent retrouver des repères historiques, de l’autre, si l’on vide les musées de France, on oublie qu’ils sont, à l’origine, des créations humanistes et universelles dont la vocation est de mettre à disposition de tous, les cultures du monde entier.

L’art suit les forces du monde. Dans le cas de la Chine, le patrimoine chinois a été en grande partie détruit pendant la révolution de Mao pour laisser place à « l’Homme nouveau ». Si certaines pièces n’avaient pas été collectées par l’Europe, elles auraient, elles aussi, subi le même sort. De même en Egypte, pendant le « Printemps arabe » en 2011, on a pu acheter des antiquités égyptiennes dans les rues, pillées quelques heures plus tôt dans le musée du Caire ! S’il ne nous appartient pas de juger les faits, une politique qui généraliserait les restitutions d’œuvres d’art n’est, à mon sens, pas souhaitable. Si l’on entre dans cette voie, il faut bien avoir en tête qu’elle conduira à vider le Louvre notamment, dont les œuvres exposées ont été collectées pendant les campagnes napoléoniennes.

Le fait d’être Français est-il un atout vis-à-vis de vos interlocuteurs et clients étrangers ?

Être Français est en effet un atout indéniable à l’étranger. Même si la maîtrise de la langue anglaise est indispensable pour faire du business, le français reste une langue importante dans le monde de l’art tout comme l’italien pour comprendre les grands opéras !

Question bonus : quel est votre musée préféré ?

Je reste Français et j’aime beaucoup le musée Guimet dont j’ai été membre du conseil d’administration. Le Louvre me passionne aussi tout comme Beaubourg dont j’apprécie l’architecture car, vu d’en haut, Paris est un musée à ciel ouvert ! 

Propos recueillis par Anne-Sophie David

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