Touche pas à ma start-up !

Microsoft, Carrefour, Lagardère… Les grands groupes sont de plus en plus nombreux à collaborer et à prendre sous leurs ailes des jeunes start-up. Paroles de décideurs qui construisent la french tech de demain.

Microsoft, Carrefour, Lagardère… Les grands groupes sont de plus en plus nombreux à collaborer et à prendre sous leurs ailes des jeunes start-up. Paroles de décideurs qui construisent la french tech de demain.

La France, nouvelle république du digital ? L’ambition est portée par Axelle Lemaire. La remplaçante de Fleur Pellerin au secrétariat d’État au Numérique déclarait le 11 juin dernier lors de la seconde édition du France Digital Day : « Quand Xavier Niel [patron d’Iliad-Free] dit que la France est le paradis des start-up, c’est une réalité ». Le ton est donné.
Dans les allées du Carreau du Temple, situé en plein Marais parisien, il y avait du beau monde pour soutenir la fameuse French Tech [les acteurs de l’écosystème français des start-up]. Incarnée par une nouvelle génération de talents, qui sont autant de porte-drapeaux, la french touch a fait son autopromotion auprès des grands patrons, des investisseurs et des entrepreneurs successfull rassemblés pour redonner de l’ambition au numérique français. À grands coups de « France is a welcoming business country » et « digital is everywhere in the air », la secrétaire d’État au Numérique a tracé les contours d’un Hexagone rêvé comme le nouvel eldorado des entreprises de croissance. L’histoire l’a démontré, mieux vaut en effet prévenir que guérir. « Certains secteurs comme les médias ou la musique ont pris un sacré coup dans l’aile en sous-estimant l’impact du digital », rappelle Olivier Mathiot, CEO de Priceminister. « Le numérique n’est pas une filière, c’est une transformation complète de l’économie », poursuit celui qui copréside également l’association France Digitale. De la transformation à la révolution il n’y a qu’un pas que certains franchissent aisément, quand d’autres se montrent plus réticents.

S’allier à une start-up : une stratégie payante

S’associer à plus petit quand on est une grosse structure est une stratégie payante. Les leaders du digital l’ont bien compris. Les Gafa (Google, Apple, Facebook, Amazon) et autres se dopent à l’innovation injectée par les starts-up. Comme Dell, Microsoft suit le mouvement. « Cette collaboration permet de développer une nouvelle version de Windows en six mois contre trois ans auparavant », s’enthousiasme Nicolas Petit, directeur opérations et marketing pour Microsoft France. La rapidité d’exécution, la créativité, l’agilité et la souplesse sont autant de maillons forts que l’esprit start-up réinsuffle dans le core business des grands groupes. « Les start-ups sont inspirantes », souligne Dominique Delport, le patron du réseau mondial du français Havas Media qui mène une politique d’acquisition proactive. Sur la vingtaine de start-up tombée dans l’escarcelle du groupe mondial de conseil en communication, la moitié était spécialisée en new technology.
Pour négocier le virage du multicanal amorcé tardivement par l’enseigne Carrefour, son P-DG, Georges Plassat, entend aussi s’appuyer sur une politique d’acquisition et de soutien aux entreprises de croissance. « Un environnement de start-up bien pensé peut-être favorable à Carrefour », déclare-t-il. En 2013, le géant de la grande distribution a généré par le biais du e-commerce des recettes avoisinant les 500 millions d’euros pour un chiffre d’affaires de près de 85 milliards d’euros. Pas de quoi fouetter un chat pour George Plassat qui se refuse à alimenter la polémique sur la disparition des hypermarchés classiques au profit des e-supermarchés. « Certes les formats de la distribution ont évolué mais aucun n’a disparu. Le magasin continuera encore longtemps d’être au cœur des habitudes de consommation. »
La prophétie du « numérique partout, pour tous et par tous » suggérée par Axelle Lemaire serait donc une chimère ? « C’est un sang neuf pour les entreprises mais l’avenir n’est pas purement digital », avertit le patron de Carrefour qui met en garde contre les dérives de la surenchère numérique. Pour Denis Olivennes, cela n’en reste pas moins « une révolution culturelle ». Une vision partagée par Rémy Pfimlin. Le P-DG de France Télévisions s’apprête à passer la barre du milliard de vidéos visualisées, contre soixante millions en 2010. « Pour faire bouger l’entreprise, nous avons besoin des start-up », déclare-t-il. Le groupe a en effet pris l’habitude de collaborer avec des jeunes entreprises innovantes. Envivio, Ateme et BBRight ont récemment permis à France Télévisions de diffuser en direct le tournoi de tennis de Roland-Garros en qualité 4K (ultra-HD) via la TNT, le satellite et Internet. Une première mondiale qui « n’aurait pas été possible sans l’aide de start-up spécialistes de l’encodage vidéo », assure Rémy Pfimlin.

Digital : la question du juste équilibre

Si aucun dirigeant ne peut plus ignorer que les entreprises de croissance sont une composante essentielle de l’écosystème des grands groupes français, le digital la question du juste équilibre.
Dans les médias, l’entrée à l’automne prochain de Netflix sur le marché français a suscité une levée de boucliers. Les petits comme les gros acteurs de la VOD ont sonné le rappel pour préparer une contre-offensive musclée. Mais le retard risque d’être difficile à combler. À ce jour, aucune offre française n’est en effet capable de faire le poids face au géant américain de la vidéo en ligne. Faut-il élever une ligne Maginot pour contrer ces nouveaux acteurs ? « C’est ridicule de les empêcher de venir », répond le patron de Lagardère Active avant de tempérer « Tant qu’ils sont soumis aux mêmes obligations concurrentielles que les producteurs de contenus locaux, tout va ira pour le mieux. » Denis Olivennes parle d’expérience. Récemment, Lagardère Active a déposé, avec le lobby des éditeurs web européens Open Internet Project, une plainte devant la Commission européenne contre Google. Les faits reprochés : la firme américaine favoriserait lors de la recherche en ligne ses propres services, en l’occurrence Google Shopping, au détriment de ceux de ses concurrents comme LeGuide.com acquis en 2012 par Lagardère. Un abus de position dominante devenu monnaie courante pour le géant américain accusé d’exercer un droit de vie ou de mort sur les sites web. En dépit de ce fâcheux démêlé, Denis Olivennes semble favorable à l’arrivée du spécialiste de la VOD qui devrait permettre selon lui de « satisfaire une attente des consommateurs en accélérant le passage d’une télévision linéaire vers la SVOD [vidéo à la demande avec abonnement] ». En bon patron, il voit là une opportunité : « Nous allons essayer de vendre du contenu à Netflix. »

Positionner la marque France

Bien au-delà des assauts concurrentiels, des problématiques organisationnelles et des nouveaux modèles, l’émergence du numérique fait bouger les lignes du business à l’échelle du globe. Positionner la marque France dans la course technologique mondiale s’est érigé en priorité pour le gouvernement. « Il faut changer l’image de l’Hexagone pour que le digital, l’innovation, l’entreprenariat et la prise de risque soient perçus de manière positive », persiste Olivier Mathiot. Outre la création du collectif French Tech, Fleur Pellerin et Axelle Lemaire entendent bien ramener au bercail les frenchies partis s’exiler dans la Silicon Valley. « Certaines start-up françaises se créent ou s’expatrient à l’étranger. Notre objectif est de les inciter à revenir en France. C’est la raison pour laquelle nous avons créé un package de retour », glisse Axelle Lemaire.
Pas de come-back prévu en Gaule pour le serial entrepreneur Renaud Laplanche qui - après avoir vendu en 2005 Matchpoint à Oracle pour une dizaine de millions de dollars – fonde Lending Club, une plate-forme de prêt d’argent entre particuliers aujourd’hui valorisée 1,5 milliard de dollars. « Une introduction en Bourse réussie pourrait être une belle opportunité pour asseoir la notoriété de notre business », lâche l’homme d’affaires français. Ce n’est qu’une question de mois avant que la start-up plébiscitée par Google entre au Nasdaq à l’instar de la pépite française, Criteo, introduite fin 2013. Son fondateur, Jean-Baptiste Rudelle, confesse d’ailleurs : « J’aurais adoré entrer en Bourse de Paris. Mais notre business impliquait que l’on soit coté au Nasdaq. » La place financière française ne fait en effet pas le poids face à l’indice phares des titres de nouvelles technologies.
Criteo n’en reste pas moins le porte-étendard de la réussite numérique à la française. Un succès qui ne s’est pas fait en jour. « Si aujourd’hui c’est une belle histoire, cela a été auparavant une grosse galère », raconte son fondateur. Un point de vue partagé par de nombreux start-upers. « Entreprendre c’est comme courir un triathlon chaque matin. C’est dur », explique Anne-Laure Constanza, la fondatrice du site Enviedefraises devenu le numéro un de la mode pour future maman en France. Et même si Axelle Lemaire rappelle à juste titre « don’t forget "entrepreneur" is a french word », il ne faut pas oublier de préciser que c’est souvent un long chemin de croix pavé de pivot [en langage start-up, un changement de cap], de road-show, de contraintes législatives, de problèmes techniques, de besoins en cash… Et la liste est loin d’être exhaustive.
Alors si la France veut imposer dans le monde sa French Tech, il lui faudra la soutenir. « Le mouvement des "pigeons" est une marque que l’on ne s’interdit pas de ressortir en cas de pépin », précise Jean-David Chamboredon, CEO de ISAI le fonds des entrepreneurs de l’Internet. Le gouvernement est prévenu…

Émilie Vidaud

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