Thierry Philipponnat (Institut Friedland) : « Le passeport européen tombera forcément après le Brexit »

Que deviendra le marché des services financiers après le Brexit ? C’est la question à laquelle tente de répondre l’Institut Friedland, émanation de la CCI Paris Ile-de-France, dans une étude publiée au mois de juillet. Son directeur Thierry Philipponnat est revenu pour Décideurs sur ses principales conclusions.

© Aurélia Blanc-CCI Paris Ile-de-France

Thierry Philipponnat, directeur de l'Institut Friedland

Que deviendra le marché des services financiers après le Brexit ? C’est la question à laquelle tente de répondre l’Institut Friedland, émanation de la CCI Paris Ile-de-France, dans une étude publiée au mois de juillet. Son directeur Thierry Philipponnat est revenu pour Décideurs sur ses principales conclusions.

Décideurs. Dans l’étude que vous venez de publier ressort une certitude : Londres ne veut pas perdre le marché des services financiers. Mais quelles sont ses options post-Brexit ?

Thierry Philipponnat. L’avenir des services financiers est, en effet, un enjeu très important outre-Manche. Le secteur génère à lui seul 8 % du PIB britannique – 12 % en incluant les services connexes. L’intérêt du pays, dont la production industrielle a beaucoup diminué, est donc de garder un secteur tertiaire fort. Toutefois, le passeport européen tombera forcément quand le Royaume-Uni quittera l’Union européenne. Et ce pour une raison simple : un passeport est une autorisation d’exercer donnée par un régulateur d’un Etat membre de l’UE, donc quand le Royaume-Uni ne sera plus dans l’Union européenne les autorisations données par le régulateur britannique ne vaudront plus passeport. Il existe aujourd’hui plus de 330 000 passeports européens pour environ 5 500 firmes basées à la City, qui ne pourront plus être octroyés par le régulateur britannique. Le régime pays tiers ou third country equivalence regime, qui permet à un pays non-membre de l’Union européenne de vendre un produit dans l’UE à condition d’avoir une réglementation équivalente et une logique de réciprocité, pourrait être une solution. Mais plusieurs freins de dressent contre cette idée.

De quels freins s’agit-il ?

Pour bénéficier du régime, le Royaume-Uni devrait s’engager à continuer d’appliquer les règles européennes, ce qui semble politiquement difficile à imaginer. De plus, la révision de ce régime au niveau européen est en cours, ce qui rend cette option assez instable, d’autant plus que le régime n’a jamais été pensé comme le moteur principal de régulation dans l’Union. Il ne reste donc qu’une solution aux entreprises de la City : se réimplanter sur le continent.

On a en effet beaucoup évoqué le rapatriement des activités financières à Paris, Francfort ou encore Dublin. Comment imaginez-vous cette migration ?

La première question à se poser est sans doute : que va-ton migrer ? Il existe bien des formes d’installation. Une boîte à lettres peut-elle suffire, ou quelques salariés ? Certains pays peuvent avoir la tentation d’être souples afin de récupérer une partie de l’activité. Cette logique de concurrence va toutefois à l’encontre de la position de l’Autorité européenne des marchés financiers (ESMA) qui, le 31 mai dernier, a enjoint les régulateurs nationaux à exiger un véritable transfert d’activité.

« Nous tendons vers une multipolarisation des places financières »

Paris est-elle une ville attractive pour les sociétés britanniques choisissant la relocalisation ?

Paris a de vrais atouts, le principal d’entre eux étant l’écosystème complet dont elle dispose dans les services financiers, du capital-risque jusqu’au marché de dérivés en passant par les financements structurés ou le trading d’actions. Paris est aussi la deuxième place de gestion d’actifs d’Europe, trustant environ 20 % du marché. Bien sûr, elle n’est pas la seule dans la course. Mais je crois que ni Paris ni Dublin ni aucune autre ville n’a vocation à remplacer Londres ou à capter l’ensemble de l’activité relocalisée. Nous tendons plutôt vers une multipolarisation des places financières.  

Dans l’étude, vous mettez en exergue l’importance de l’activité des chambres de compensation. Pouvez-vous nous en dire plus ?

C’est un business absolument considérable. L’acteur le plus important du marché, LCH, compense chaque jour l’équivalent de plus de 800 milliards d’euros d’opérations de produits dérivés libellés en euros, dont au moins les deux tiers sont concentrés à Londres. Ici, deux intérêts s’opposent. D’une part, les opérateurs ont intérêt à regrouper leurs opérations au même endroit afin d’optimiser la gestion de leurs positions et donc leurs coûts. De l’autre, les autorités européennes en tête desquelles la Banque centrale craignent un aléa moral qui pourrait être dévastateur. Si les bénéfices sont réalisés au Royaume-Uni, mais les pertes éventuelles assumées par l’Europe des 27, les Britanniques peuvent avoir la tentation de fixer des standards moins exigeants.

Y a-t-il une position officielle des autorités européennes sur le sujet ?

La Commission européenne a émis le 13 juin dernier une proposition de texte qui contient plusieurs éléments de réflexion. Elle suggère la supervision conjointe du régulateur britannique et de l’ESMA mais aussi la relocalisation des chambres de compensation « d'importance systémique décisive »[1] pour l'Union. La question est désormais de définir cette « importance systémique ». Une chose est sûre, l’enjeu est énorme, les encours cumulés par les chambres de compensation à fin mai représentant près de huit fois le PIB de la zone euro.

Propos recueillis par Camille Prigent

 

[1] Termes exacts employés par la Commission.

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