The Powell of love

Reconduit par Joe Biden à la tête de la Réserve fédérale pour un second mandat de quatre ans, Jerome Powell doit composer avec l’inflation, transitoire ou non, les mutations capricieuses d’un germe imaginatif et les incertitudes économiques globales. Salué pour sa sobriété naturelle, son intégrité sans faille et son indépendance d’esprit, Jay gouverne le monde.

Reconduit par Joe Biden à la tête de la Réserve fédérale pour un second mandat de quatre ans, Jerome Powell doit composer avec l’inflation, transitoire ou non, les mutations capricieuses d’un germe imaginatif et les incertitudes économiques globales. Salué pour sa sobriété naturelle, son intégrité sans faille et son indépendance d’esprit, Jay gouverne le monde.

Nota bene : à lire en écoutant, en boucle, The Power of Love de Huey Lewis and the News, sorti en 1985 dans la bande originale du film culte Retour vers le futur.

Si l’on se réfère au troisième vers du premier couplet du titre The Power of Love, Huey Lewis a eu le nez creux. En scandant "Change a hawk to a little white dove" ou en français "Change un faucon en une petite colombe blanche", il décrit ou prédit ou - qui sait ? - commande en quelques mots la politique des banquiers centraux, en commençant par la Réserve fédérale des États-Unis, plus connue sous le tendre sobriquet de "Fed". Plus loin, Huey Lewis devient carrément prophétique : "But you'll be glad baby when you've found that's the power makes the world go'round", que l’on pourrait traduire parfaitement par "Mais tu seras contente bébé de découvrir que c'est Powell qui fait tourner l’monde".

C'est qui le patron ?

Il n’est pas étonnant que le marché soit continuellement pendu aux lèvres de Powell. Lors de ses allocutions, la moindre syllabe émise par le big boss de la Fed est décortiquée, le moindre de ses mouvements passé au peigne fin, le moindre tic scruté, la moindre de ses pensées sondée… pendant que des ordinateurs très puissants et ultra-intelligents s’occupent de transformer en direct son discours en stratégies spéculatives et de passer des ordres.

Tels des maîtres de marionnettes, Powell et ses acolytes banquiers centraux  emmènent les marchés où ils veulent

Tapering, inflation, clignement d’œil, resserrement, transitoire, emplois, raclage de gorge, taux, toux… Chacun de ces éléments de langage donnera aux analystes financiers, gérants de portefeuilles et stratégistes la dose d’adrénaline mensuelle nécessaire à la poursuite, non pas du bonheur, mais d’une besogne insensée. Tels des maîtres de marionnettes, Powell et ses acolytes banquiers centraux - enfin surtout l’Américain - emmènent les marchés où ils veulent. Et pour cela ils disposent de moyens illimités.

Artillerie lourde

Jouer sur les taux directeurs, cela semble sympathique, tandis que manipuler le quantitative easing ou la planche à billets paraît beaucoup plus divertissant. L’assouplissement quantitatif a été pour la première fois utilisée au Japon en 2001, avec un résultat plus que douteux. En 2008, les États-Unis ont expérimenté le QE pour sauver la sphère financière. Puis ce fut la deuxième cuvée en 2010, avant l’interminable QE3 démarré en 2012, surnommé QE infinity. La Banque centrale européenne, digne suiveuse, s’est jointe au bal entre 2009 et 2011 à coups de milliards d’euros d’achat d’obligations - sans jamais parler d’un quelconque assouplissement - avant que Mario Draghi, en 2015, n’annonce un "programme élargi d’achat d’actifs", qui ne s’est pas réellement arrêté depuis, notamment à cause du (grâce au) virus qui, décidément, nous donne des leçons d’innovation.

Hégémonie US

Qu’on le veuille ou non, la Fed domine. La BCE tente d’exister tant bien que mal mais son passé récent ne fait simplement pas le poids. Elle fut créée en 1998 lorsque la Fed fut établie en 1913. Et, sans leur manquer de respect, ce ne sont pas les présidents européens qui sauveront l’affaire : Duisenberg, Trichet, Draghi et maintenant Lagarde - même si, avouons-le, Christine possède le CV parfait avec une dose US bienvenue.

Jay Powell hérite d’une lignée de gouverneurs qui en imposent

Jay Powell, quant à lui, hérite d’une lignée de gouverneurs qui en imposent. Paul Volcker - mort en 2019 à l’âge de 92 ans, paix à son âme -, Alan Greenspan - 18 ans de service, âgé de 95 ans, il faut croire qu’un (long) passage sur le siège du président de la Fed est bénéfique pour la santé -, et dans une moindre mesure - soyons honnête - Ben Bernanke et Janet Yellen.

Faucon mais vrai rusé

Début 2018, l'une des premières actions du seizième président de la Fed a été de continuer à relever les taux d'intérêt, en réponse à la vigueur croissante de l'économie américaine. Cette année-là, et pour la première fois depuis la crise financière de 2007 - 2008, Powell a également réussi la prouesse de réduire la taille du bilan de la Fed dans le cadre d'un processus appelé quantitative tightening ou "resserrement quantitatif", prévoyant de passer de 4 500 milliards de dollars à 2500 - 3 000 milliards en quatre ans. Ce positionnement monétaire hawkish a d’ailleurs quelque peu irrité le président Trump qui, dans son verbe tendre habituel, n’y est pas allé de main morte à l’encontre de celui qu’il a nommé président de la Fed en 2017 - nous pourrons au moins féliciter Donald pour cette décision -, en le qualifiant d’ennemi des États-Unis "comparable ou pire que Xi Jinping".

Powell a réussi la prouesse de réduire la taille du bilan de la Fed dans le cadre d'un processus appelé quantitative tightening

Powell a cependant dû changer de cap en 2019. Il baisse les taux et annonce que la Fed recommencera à élargir son bilan, ce qui conduit à un rallye mondial des marchés. En mars 2020, alors que la panique fait s'effondrer les cours des actions et rend les banques et détenteurs d'obligations nerveux, la Fed soutient l'économie en l'inondant de liquidités supplémentaires. Jay baisse les taux d'intérêt de 1,5 % à zéro et déclare que la Fed achètera 700 milliards de dollars d'obligations du Trésor et d'autres actifs pour faire baisser les taux long terme. Si vous avez bien suivi, nous en sommes au quatrième millésime de QE.

Un homme aimable

Sauveur de Wall Street pour les uns, de l’économie réelle et de l’emploi pour les autres, Jerome Hayden Powell use des outils à sa disposition pour asseoir son autorité. Estampillé républicain, il aime à rappeler que la politique n’a pas sa place dans les décisions de la Fed et, sur ce point, il fait l’unanimité. Il n’hésite pas à reformuler le cadre de la politique monétaire de la Fed, comme le changement subtil mais néanmoins important à propos de l’objectif d’inflation moyenne de 2 %. En interne, il prend des mesures drastiques visant à supprimer les conflits d’intérêts en matière d’investissement personnel des hauts représentants de la Fed - à la suite de transactions suspectes, certes.

La politique n’a pas sa place dans les décisions de la Fed

À la fois mesuré et offensif, un poil bureaucrate pour certains, il dégage toutefois une aisance spontanée et sait se faire des amis et des alliés. N’étant pas économiste de formation - une première à la Fed depuis quatre décennies - il puise sa force dans la diversité de ses quarante ans de carrière en cabinets d’avocats, en banque d’investissement, au Trésor américain et en private equity chez Carlyle - sa fortune personnelle atteindrait plus de 50 millions de dollars.

Ses virées à deux roues sur le goudron - l’homme de 68 ans est connu pour être un cycliste chevronné - lui permettent de garder la tête froide et de maintenir un niveau d’énergie élevé, nécessaire à l’exercice de ses fonctions. Pour ce qui est de sa capacité à répéter les phrases à l'envers ou, comme pourrait dire l’intéressé "l’envers à phrases les répéter à capacité sa", elle lui vaut aussitôt de la sympathie et un trait original, voire décalé. Quant à sa passion pour la guitare - Jay a joué dans des groupes de rock -, il se murmure dans les couloirs de l’édifice Marriner S. Eccles, siège de la Fed, qu’il aurait passé des auditions au début des années 1980 pour intégrer Huey Lewis and the News.

Marc Munier

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