Start-up, la levée de fonds n’est pas l’alpha et l’omega

Start-up, la levée de fonds n’est pas l’alpha et l’omega

Avec les taux d’intérêts bas, les fonds misent de plus en plus gros dans les start-up. D’où une croissance des licornes. Mais attention au miroir aux alouettes.

On ne peut que se féliciter de l’essor continu de la French Tech. Outre le souffle entrepreneurial qu’il a apporté dans un pays qui en manquait cruellement, le mouvement au coq rouge a permis l’avènement de pépites technologiques et industrielles françaises dont certaines se sont imposées à l’échelle mondiale.

Argent à gogo

Toutefois, l'on remarque une déconnexion grandissante entre la qualité des projets et les fonds levés. Ces dernières années, "l'argent magique" a connu une dynamique d’ "exubérance irrationnelle" qui rappelle celles des bulles financières. Sur le marché des licornes, tout gonfle constamment : montant moyen des levées, valeur des multiples de valorisation, nombre annuel d’entreprises entrant dans la catégorie (il a grossi de plus d’un tiers depuis 2020), volume total des opérations…

Même le type des opérations de capital se transforme, jusqu’à engendrer un marché de fusions-acquisitions entre start-up : trente rachats entre start-up ont été enregistrés depuis début 2022 ! Sans même parler de l’inflation des noms et types de licornes : c’est un formidable bestiaire qui s’est constitué, accueillant des décacornes, des pentacornes, des undercornes – avec d’ailleurs souvent en leur sein quelques bicornes… –   voire des zèbres, des minotaures ou des centaures.

Cette dérive, alimentée ces dernières années par les taux d’intérêts bas, trouve sa source dans la difficulté à établir la valeur d’entreprises encore loin d’atteindre l’équilibre financier et dans la concurrence à laquelle se livrent les fonds de capital-risque, dans une logique winner takes all. Sans historique financier sur lequel se baser, extrapoler un résultat futur est forcément un pari sur l’avenir ; et quand l’argent coûte si peu cher, les fonds sont forcément enclins à prendre plus de risque pour placer leurs liquidités, en prêtant parfois moins attention aux fondamentaux du business model. Non seulement la multiplication des prises de participation et des tours de financement entretient cette bulle, mais elle maintient les entreprises dans un état de dépendance extrême envers leurs créanciers, et de fragilité vis-à-vis du contexte macro-économique.

"Les start-up peuvent se trouver dans un état de dépendance extrême envers leurs créanciers"

Un autre modèle de développement est possible

Je voudrais faire entendre un message dissonant, et même un peu iconoclaste : la levée de fonds n’est pas l’alpha et l’oméga de la vie d’une jeune entreprise technologique. Il existe un autre modèle de développement, concentré sur la création d’un produit et la recherche de l’excellence technologique. C’est le choix que font certains jeunes entrepreneurs, tournant le dos au modèle dominant, à "ce qu’il faut faire".

Il implique beaucoup de persévérance, d’efforts, et aussi, forcément, de ne pas se rémunérer pendant un certain temps, de faire du low cost pour tout ce qui n’est pas le développement du cœur de métier. Il s’agit de privilégier le travail de fond sur le produit plutôt que la production de beaux diaporamas et l’achat d’espaces publicitaires… Et ce modèle fonctionne ! Avec d’autres, je peux en témoigner.

Le resserrement monétaire qui débute apportera une correction profonde, et déjà le montant total des opérations sur les six premiers mois de 2022 est à la baisse par rapport aux quatre années précédentes. Je souhaite qu’il permette de revenir aux valeurs fondamentales de l’entreprise, ce qui en fait le cœur : le projet technologique, industriel et social. C’est l’opportunité de renouer avec un esprit de sobriété, où les investisseurs deviennent non plus des parieurs distants, mais des accompagnateurs présents dans la durée dans la vie de l’entreprise, pour l’aider à maximiser ses chances de réussir et de prospérer.

Un tel retour aux fondamentaux ne peut que renforcer l’écosystème français de la création d’entreprises et susciter de nouvelles vocations, car nous formons en France des ingénieurs créatifs et d’un excellent niveau dans bien des domaines qui, aujourd’hui et demain, auront le vent en poupe – génie civil et industriel, sciences de l’énergie, traitement de l’eau et des déchets, industries numériques, intelligence artificielle… 

Aux ingénieurs et entrepreneurs qui s’inquiéteraient des conséquences de cette correction des marchés, je veux adresser un message d’espoir : il n’y a pas besoin de lever des milliards pour développer un beau produit, pas besoin de multiplier les tours de financement pour avoir un véritable impact, et apporter durablement de la valeur à notre société. Les investisseurs les plus avisés, ceux qui ont financé les plus belles licornes, le savent bien ; quant aux autres, ils risquent bien de ne trouver, dans leur quête effrénée d’improbables troupeaux de licornes, qu’un miroir aux alouettes !

Nicolas Panel, président et fondateur de Callity

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