Sous l’influence du genre

Anecdotes sexistes, persistance des stéréotypes, épais plafond de verre, féminisation au compte-gouttes… En 2015, l’influence masculine reste encore prédominante. Pourtant, nombreuses sont les femmes à tirer leur épingle du jeu. À force d’ambition et avec beaucoup d’audace, elles se sont imposées parmi les figures de proue françaises. Florilège de leurs confidences.

Anecdotes sexistes, persistance des stéréotypes, épais plafond de verre, féminisation au compte-gouttes… En 2015, l’influence masculine reste encore prédominante. Pourtant, nombreuses sont les femmes à tirer leur épingle du jeu. À force d’ambition et avec beaucoup d’audace, elles se sont imposées parmi les figures de proue françaises. Florilège de leurs confidences.

« J’ai toujours travaillé dans un univers masculin?», constate Isabelle de Cremoux, présidente de Seventure Partners. «?J’ai fait des études d’ingénieur. Je suis diplômée de Centrale en 1991, où nous étions moins de 10?% de femmes. Quand j’étais en maths spé, j’étais la seule femme sur quarante-cinq élèves !?», poursuit-elle. Dans l’industrie pharmaceutique, où elle a fait ses armes entre New York et la vieille Europe, même constat : elles sont à peine plus de 20?%. «?Chez Pfizer, nous étions peu nombreuses et chez Fournier, j’étais la seule cadre dans tout le département?», s’étonne encore celle qui influence désormais le secteur des life sciences au niveau européen. À 46 ans, la présidente du fonds gère plus de 500?millions d’euros, a investi dans près de 200 sociétés innovantes, créant plus de 3 000 emplois. Cette ascension, elle la doit à sa volonté de réussir. «?Il y a un mélange de plan et d’ambition et un mélange d’intuition et d’impulsion dans la vie?», martèle la financière hors pair qui a propulsé vers les sommets les Parrot et autres Metabolic Explorer.

«?Internet est un secteur jeune. Il y avait de l’espoir !?»
Des parcours comme celui d’Isabelle de Cremoux, il y en a pourtant pléthore qui ne sont pas assez médiatisés : Catherine Barbaroux a pris la relève de Maria Nowak à la tête de la plus grosse association de microcrédit de France pour accompagner les exclus du système bancaire dans leur retour à l’emploi. Emmanuelle Charpentier, classée par le Times parmi les cent personnes les plus influentes dans le monde, révolutionne la science au point d’être pressentie pour le prochain prix Nobel de médecine. Anne Paugam défend les intérêts de l’Agence française du développement et Stéphanie Hospital lance One Ragtime son fonds de capital-risque de cent millions d’euros. Elle relève ainsi avec Marie Ekeland, fondatrice du fonds Daphni, le très faible niveau de femmes investisseurs en capital-risque : 4?%, selon Fortunes.
Le ratio homme-femme n’est guère plus reluisant dans la tech. «?Pourtant, Internet est un secteur jeune. Il y avait de l’espoir !?», assène Yseulys Costes, la fondatrice de 1000mercis et pionnière du e-marketing au début des années 2000. Quand on l’interroge sur l’enquête menée par le magazine Newsweek intitulée «?Ce que la Silicon Valley pense des femmes?», elle rétorque : «?On est loin du compte. Ce n’est pas très encourageant.?»

Si les femmes ont déserté des pans de l’économie, certaines font de la résistance et grimpent les échelons à force de patience et de pugnacité. Catherine Champrenault est ainsi la première femme à prendre la tête du parquet de Paris, Sylvie Bermann à être nommée ambassadeur de France au Royaume-Uni, tandis que Danièle Nouy préside le conseil de supervision de la BCE depuis le 1er janvier 2014, Nathalie Loiseau dirige l’ENA et Patricia Barbizet a été propulsée à la direction de la maison Christie’s en décembre dernier. D’autres ont choisi de rester dans l’ombre et de murmurer à l’oreille des grands patrons, comme Mouna Sepehri, Anne Méaux ou Esther Duflo, une des sherpas de Barack Obama.
Toute l’année, Béatrice Duboisset, la fondatrice de TEDx Champs Elysées Women, les traque pour les porter dans la lumière. C’est son parti pris. «?Faire sortir de l’ombre des talents féminins pour délivrer un message d’espoir aux femmes présentes dans le public, contribuer à l’émergence de nouveaux visages dans les médias et montrer aux hommes que ces femmes peu connues peuvent aussi les inspirer?», explique-t-elle.

«?On est sans arrêt contacté par des associations?»
En 2015, faire carrière est encore une question de genre. «?Bien sûr, il y a des réflexions douteuses?», «?régulièrement, je reçois des SMS déplacés?», «?on n’échappe pas aux blagues sexistes?»… Cette réalité vécue dans les plus hautes sphères de l’entreprise et de la société française vient confirmer le rapport du Conseil supérieur de l’égalité professionnelle, «?Le sexisme dans le monde du travail?», publié en mars dernier par Brigitte Grésy et Marie Becker.
À écouter les femmes, c’est toujours un vrai parcours du combattant. Outre les interpellations familières – «?ma petite?», «?ma mignonne?», «?ma belle?» – qui sont fréquentes au travail, plus de 40?% d’entre elles affirment être mal à l’aise suite à des compliments sur leur tenue et 80?% dénoncent les blagues sur les femmes qui leur procurent un sentiment d’insécurité car elles hésitent entre «?rire ou ne pas rire?».

Alors les femmes se fédèrent. «?On est sans arrêt contacté par des associations : les femmes de la banque, les femmes entrepreneurs, les femmes centraliennes, les femmes dirigeantes…?», s’amuse Isabelle de Cremoux. Loin d’être du genre à se faire des cadeaux, les femmes revendiquent surtout le juste choix. «?C’est avant tout la motivation, le talent et la force de travail qui me font choisir ceux que je soutiendrai?», martèle Virginie Morgon, directeur général chez Eurazeo.

« Une ritournelle depuis que je suis ministre?»
Pour la plupart, leur emploi du temps est tellement chargé qu’elles n’ont pas une minute pour s’investir dans une association. «?Je ne suis pas militante?», déclare Isabelle de Cremoux qui prend néanmoins plaisir à «?networker?». C’est aussi le cas de Virginie Morgon : «?Chaque semaine, je rencontre une ou deux personnes qui cherchent un emploi pour les aider. Cela me prend beaucoup de temps mais c’est indispensable pour entretenir son réseau?», reconnaît-elle. «?Réseauter?», c’est une des clés. Véronique Morali l’a bien compris. La présidente de Webedia a fait des réseaux professionnels féminins son cheval de bataille. À l’initiative du site Terrafemina, positionné comme «?le média de toutes les femmes?», elle cofonde en 2005 aux côtés d’Aude de Thuin le Women’s Forum for the Economy and Society. Dans son sillon, Julia Cagé, la jeune économiste qui a le vent en poupe, a créé avec sa sœur Agathe, conseillère auprès de Najat Vallaud-Belkacem, un think tank baptisé Cartes sur table. Nombreuses sont les femmes à la tête de grandes entreprises françaises, à avoir construit un solide network, avant tout politique. C’est le cas d’Isabelle Kocher (Engie, ex-GDF Suez), Stéphane Pallez (FDJ), Clara Gaymard (GE), Élisabeth Borne (RATP) ou encore Delphine Ernotte-Cunci (France Télévisions).

En 2015, être une femme d’influence suppose de faire face à une guérilla de genre. Cela implique de savoir slalomer entre les balles à blanc du quolibet, de la rumeur et autres brocards. Car quand on est une femme, la liberté de parole comme de ton a un prix. Christiane Taubira en a fait l’expérience. Son franc-parler a valu à la garde des Sceaux un déferlement d’attaques racistes. «?Une ritournelle depuis que je suis ministre?», a-t-elle déclaré. Même punition pour Anne Hidalgo, à qui l’on a prêté une liaison avec le président de la République en pleine campagne pour la mairie de Paris. Plus récemment, la tribune «?Nous, femmes journalistes politiques et victimes de sexisme…?» publiée dans Libération a révélé au grand jour que rien n’a vraiment changé. C’est vrai, rien n’a vraiment changé. Car comme le déclarait Françoise Giroud, «?L’égalité des sexes sera vraiment atteinte le jour où l’on nommera une femme incompétente à un poste important.?»

Émilie Vidaud

Tout au long de l'été, retrouvez les portraits et interviews de 30 femmes françaises d'influence. 

Virginie Morgon, directeur général, Eurazeo
Clara Gaymard, présidente, General Electric France
Patricia Barbizet, présidente, Christie's
Laurence Tubiana, négociatrice française pour la COP21
Sylvie Bermann, ambassadeur au Royaume-Uni
Julia Cagé, professeur d'économie, Sciences-Po
Emmanuelle Charpentier, microbiologiste et immunologiste
Esther Duflo, économiste
Isabelle Kocher, directrice générale déléguée, Engie
Catherine Barbaroux, présidente, Association pour le droit à l'initiative économique (ADIE)
Isabelle Falque-Pierrotin, présidente de la CNIL et du G29
Marie-Christine Coisne-Roquette, président exécutif, Sonepar
Deplhine Arnault, directrice générale adjointe, Louis Vuitton
Stéphane Pallez, P-DG, Française des jeux
Danièle Nouy, présidente du Mécanisme de supervision unique, BCE
Isabelle de Cremoux, président, Seventure Partners
Anne Paugam, directrice générale, Agence française du développement
Isabelle Ealet, coresponsable de la division titres, Goldman Sachs
Anne Méaux, présidente et fondatrice, Image 7
Delphine Ernotte-Cunci, présidente, France Télévisions
Yseulys Coste, fondatrice 1000Mercis
Véronique Morali, présidente du directoire, Webedia
Anne Hidalgo, Maire de Paris
Elisabeth Borne, P-DG, RATP
Christiane Taubira, Garde des Sceaux
Stéphanie Hospital, fondatrice, One Ragtime
Elisabeth Badinter, écrivain-philosophe
Mouna Sepehri, directeur délégué à la présidence et membre du comité exécutif, Renault
Catherine Champrenault, Parquet général de Paris
Nathalie Loiseau, directrice de l'Ena 



 

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