Salomé Berlioux et Erkki Maillard : « Nous assistons à une corrosion du lien social »

La jeunesse de la France périphérique souffre de discrimination territoriale. C’est le postulat des auteurs de l’ouvrage Les invisibles de la République. Pour atténuer la fracture, l’associatif peut aider l’État.

La jeunesse de la France périphérique souffre de discrimination territoriale. C’est le postulat des auteurs de l’ouvrage Les invisibles de la République. Pour atténuer la fracture, l’associatif peut aider l’État.

Décideurs. Votre livre est consacré à ceux que vous nommez la jeunesse oubliée. Où se situe-elle ? Combien de personnes sont concernées ?

Salomé Berlioux : Il s’agit de tous les jeunes qui vivent à l’écart des vingt-cinq plus grandes métropoles. C’est donc une catégorie diversifiée qui regroupe les habitants des zones rurales, des zones pavillonnaires, de villes parfois peuplées mais tenues à l’écart de la mondialisation. Globalement, cela concerne 60% des jeunes.

Les jeunes des zones urbaines sensibles, en revanche, ne figurent pas dans votre ouvrage…

Salomé Berlioux : Oui. C’est une partie de la population qui souffre aussi de difficultés mais ces dernières sont différentes de celles que l’on peut trouver dans la France périphérique. Attention, l’idée n’est pas de monter des Français les uns contre les autres. Mais il existe un chiffre qui mérite d’être cité : un adolescent venant d’un milieu populaire en Poitou-Charentes a 38% de chances en moins de grimper l’échelle sociale qu’un adolescent de Seine-Saint Denis.Surtout, la situation des jeunes de la France périphérique est toujours dans l'angle mort.

Quels sont les obstacles que les jeunes issus de la France périphérique peuvent trouver sur leur chemin ?

Erkki Maillard : Ils sont nombreux, ce n’est pas du Zola, mais tout est plus difficile. Dès le collège, les élèves ont moins d’options, moins d’accès à des activités socioculturelles et de possibilités de muscler leur culture générale. Or, c’est notamment sur celle-ci que sont basés les concours pour les grandes écoles. Au niveau de l’université, un jeune d’un milieu modeste vivant dans une grande ville pourra étudier tout en continuant à vivre chez ses parents. Lorsque l’on vit à plus d'une heure de l’université, il y a un coût… Ce qui peut créer une véritable « assignation à résidence ».

Salomé Berlioux: Conséquence, une frange de la jeunesse est abattue et se dit « les études ce n’est pas pour nous », renonce à ses rêves, ses ambitions. Il peut s'agir d'une bonne élève qui choisit de devenir infirmière et de renoncer à la faculté de médecine alors que ses notes sont excellentes. J’ai aussi en tête le cas d’une jeune fille venant d’une zone rurale qui est montée à Paris et qui est devenue avocate. Lorsqu’elle rentre chez elle, elle est interviewée par le journal local. Comme si ce parcours républicain relevait désormais de l’exception…

Avez-vous l’impression que cette fracture entre les métropoles et le reste du territoire s’aggrave ?

Erkki Maillard : Elle a toujours existé, mais il ne faut pas la cautionner, d’autant plus qu’elle s’aggrave. Cela est lié notamment à la mondialisation qui bénéficie aux grandes villes qui attirent les emplois, les investissements. Mais une grande partie du territoire reste à l’écart.

Quelles sont les conséquences pour la France ?

Erkki Maillard : Au cours de la centaine d’entretiens que nous avons menés pour rédiger le livre, nous nous sommes rendu compte qu’une partie de la jeunesse n’est pas forcément en colère ou révoltée. Pire encore, elle semble abattue. Elle se replie, se retire de la collectivité. Nous assistons donc à une véritable corrosion du lien social qui est pourtant au cœur de notre pacte républicain.

Salomé Berlioux : L’autre risque est d’avoir des élites économiques, politiques, culturelles de plus en plus uniformes. Et donc de plus en plus sclérosées et déconnectées. Or pour qu’un pays soit dynamique, il est nécessaire de renouveler les élites. C’est loin d’être le cas. La France passe à côté de nombreux talents potentiels pour cause de discrimination territoriale. Aujourd’hui, il existe des jeunes qui sont contraints de gommer un accent régional pour pouvoir réussir professionnellement.

"La France passe à côté de talents potentiels pour cause de discrimination territoriale"

Avez-vous l’impression que l’État a conscience de la situation et agit ?

Errki Maillard : Ce qui est sûr, c’est que pour faire face à cette discrimination territoriale il ne peut pas tout. Il y a des leviers psychologiques à actionner. Chez certaines jeunes, il existe une vraie peur de la mobilité. Elle se dompte. Et en la matière, un avocat, un DSI, un directeur financier issu d’un milieu rural peut, par exemple, agir en plus de l’Etat.

Pour cela, vous avez créé Chemins d’avenirs. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Salomé Berlioux : C’est une association qui vise à informer, accompagner, responsabiliser et promouvoir les jeunes issus de la France périphérique. Pour cela, nous proposons toute une palette d’actions concrètes qui comporte notamment des actions de mentoring, d’accompagnement, d’orientation, de partage d’annonces de stages. Ces initiatives sont menées en lien avec les équipes pédagogiques dans les établissements scolaires. Depuis notre création, nous avons déjà aidé 500 jeunes. Nous voulons en accompagner 1 000 d’ici 2020. Pour nous permettre d’atteindre ce but, toutes les bonnes volontés sont les bienvenues.

La République battue en rase campagne

Pour un adolescent qui vit dans la France périphérique, le principal obstacle à une ascension sociale n’est pas la couleur de peau, la religion ou le statut social des parents. C’est la situation géographique. Plus on s’éloigne des grandes métropoles, plus les chances de réussite s’amenuisent. Le livre recueille les témoignages d’élèves, de parents, de professeurs qui mettent des mots clairs et simples sur un mal profond. Ils sont accompagnés de données qui expliquent cette discrimination : durée moyenne de transport pour pratiquer une activité sportive, somme nécessaire à un étudiant éloigné d’une ville universitaire… Mis bout à bout, ces chiffres sont autant de coups de poignards dans un pacte républicain déjà souffrant. Heureusement, les auteurs proposent des pistes qui permettraient non pas de gommer les discriminations mais au moins de « limiter la casse ». Parmi elles, le mentorat au collège, le partage d’offres de stages ou encore une refondation de l’orientation. En attendant une réforme des concours d’entrée dans les filières sélectives ?

Les invisibles de la République, Salomé Berlioux et Erkki Maillard, Robert Laffont 211 pages, 20 euros

Lucas Jakubowicz (lucas_jaku)

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