Rencontre avec Sylvain Tesson

Écrivain, voyageur, aventurier de l’extrême et alpiniste sans limites, Sylvain Tesson le revendique : son univers n’est ni celui de la théorie ni celui du virtuel. C’est celui du réel et de l’action. Un monde de « sensorialité et de rêve » qu’il prolonge lorsqu’il en fait le récit dans ses livres. Passant « du mouvement du corps à celui des mots » comme d’un espace de liberté à un autre. Se délestant du superflu et se recentrant sur l’essentiel. Le beau, le vrai, le joyeux aussi.

Écrivain, voyageur, aventurier de l’extrême et alpiniste sans limites, Sylvain Tesson le revendique : son univers n’est ni celui de la théorie ni celui du virtuel. C’est celui du réel et de l’action. Un monde de « sensorialité et de rêve » qu’il prolonge lorsqu’il en fait le récit dans ses livres. Passant « du mouvement du corps à celui des mots » comme d’un espace de liberté à un autre. Se délestant du superflu et se recentrant sur l’essentiel. Le beau, le vrai, le joyeux aussi.

Il a beau en avoir les mots et la bibliographie, surtout, ne pas s’y fier. Sylvain Tesson n’est « pas un intellectuel ». Il le répète : son domaine à lui, « c’est le réel ». Pas celui que théorisent penseurs et philosophes. Celui qui s’arpente et qui s’escalade, qui s’explore et se raconte. À la fois globe-trotteur, alpiniste et écrivain, explorateur de l’extrême et conteur de talent, c’est ainsi qu’il le pratique depuis toujours. Depuis que, l’année de ses vingt ans, il décide de se lancer dans un tour du monde à vélo avec un copain de lycée. Et suffisamment d’avance dans ses études pour se le permettre, il est curieux… ça suffira. « Parfois il n’y a pas d’explication, glisse-t-il. Aucune ambition intellectuelle. » Juste une opportunité et une envie. La sienne est simple : « voir et comprendre. » Et puis il a une maîtrise de géographie, une discipline dans laquelle, rappelle-t-il, « tout commence par le terrain et son exploration ».

"Gravir une montagne, monter un bivouac, cela a du sens pour moi. j'aime la vie dans ce qu'elle a de simple, de vrai, d'organique".

Après le tour du monde à vélo viendront l’Asie à cheval et, en 2010, la Sibérie en ermite lorsque, six mois durant, il fait l’expérience « de la solitude et du silence » sur les rives du lac Baïkal... À chaque aventure succède un récit, Sylvain Tesson passant à l’écriture « comme à une deuxième modalité de marche ». Pour prolonger le voyage et assouvir « un bouillonnement, une trépidation intérieure… ». Pour rester en mouvement.

Homme d’action

Dans cet état qui, depuis toujours, lui est nécessaire, à lui, l’« homme ordinaire » simplement doté d’un « bon sens de l’observation » ; l’écrivain qui s’estime inapte à la fiction mais « qui sait raconter ses explorations ». Cet état dans lequel, en marge du monde et de ses diktats, il s’est bâti un espace de liberté. « Je ne suis pas un homme d’abstraction. Je suis un homme d’action ; j’aime la signification de l’acte, explique-t-il. Gravir une montagne, monter un bivouac, cela a du sens pour moi. J’aime la vie dans ce qu’elle a de simple, de vrai, d’organique. J’aime le réel et l’onirique. » Deux univers qu’il sent s’éroder au contact de nos civilisations modernes et qu’il retrouve, intacts et préservés, dans l’escalade. Pas celle des randos en montagne avec baudrier et selfies à l’arrivée. Celle qui vous place « à la verticale du monde » ; là où le risque est élevé et, un fois atteint le sommet, la récompense immense. « Être sur une paroi, c’est ce que j’aime le plus au monde », reconnaît celui qui commence à grimper l’année de ses quinze ans, alors que, « contraint à l’inventivité » par le fait de vivre à Paris, il escalade les toits des immeubles, les façades des cathédrales et puis un jour la tour Eiffel, trouvant dans chaque ascension la même jubilation. Le même sentiment de liberté. « C’est la nuit, on a 15 ans, on a l’impression de risquer sa vie… C’est merveilleux », la même légèreté aussi.

Des toits de zinc aux toits du monde

Un luxe à l’heure où, estime-t-il, « ce qui disparaît dans le monde connecté, c’est la fantaisie ». Cette part de rêve et d’enthousiasme que, toute sa jeunesse, Sylvain Tesson verra ses parents cultiver avec talent, eux qu’il décrit comme « naturellement gais, libres et spontanés ; portés par une force vitale qui l’emportait toujours sur le reste » et qui, aujourd’hui, lui permet de transformer « l’absurdité de la vie en un jeu fabuleux ». Risqué, certes, transgressif parfois, mais fabuleux. « Car c’est cela l’alpinisme : un jeu d’enfants pour adultes, résume-t-il. Et moi, je suis resté dans une logique d’enfant. » Porté par un appétit de vie, une soif de liberté et d’enchantement qui le pousseront, année après année, à étendre son terrain de jeu « des toits en zinc de Paris aux toits du monde ». Les Alpes, l’Himalaya, le Tibet… Il va enchaîner les ascensions. Par goût du défi mais aussi par volonté de s’affranchir du monde moderne, de ses « hyper-sollicitations permanentes qui, estime-t-il, arrachent l’homme à lui-même ». Pour se débarrasser du superflu et renouer avec l’essentiel. « Avec l’alpinisme, on est suspendu à ses doigts et c’est tout. Rien d’autre n’a d’importance, explique-t-il. Lorsqu’on escalade, on ne peut pas s’encombrer, on est dans le ʺ strict nécessaire ʺ ; c’est cette forme de dépouillement qui libère. » Cette expérience de sobriété heureuse que, au fil des années, Sylvain Tesson a érigée en philosophie de vie. Et en antidote à une modernité qui, pour lui, se définit avant tout par l’excès.

Se délester…

Par un « trop de tout » qu’il évoque comme d’autres le feraient d’une pollution ou d’une pandémie. Toxique, viral, dangereux. « Cette inflation des corps, des besoins, des paroles… » qui étouffe et aliène et dont, depuis toujours, il cherche à se libérer en se « délestant ». Pour renouer avec le vrai, mais aussi pour percevoir le beau. Pour échapper au virtuel, ce simulacre de vie qu’il perçoit comme « responsable des malheurs du monde » …  et se réancrer dans la réalité du monde. Quitte à l’approcher dans ce qu’elle a de plus extrême. Sur une paroi abrupte ou dans un état « proche de l’enfouissement », comme celui dont il fait l’expérience l’an dernier, lorsqu’il passe six mois aux confins du Tibet aux côtés d’un photographe animalier, à attendre des heures durant et par -30°C, « dans une posture d’immobilité quasitotale », l’apparition d’un des derniers spécimens de panthères des neiges. De cette expérience unique « extrêmement intense, presque mystique et totalement anti-moderne », Sylvain Tesson tirera un livre, comme à son habitude, et un enchantement durable. De ceux qui préservent de « la dégradation de la gaité » qui, selon lui, frappe la France aujourd’hui. La sienne est intacte, tout comme son insatiable curiosité et sa quête de liberté.

Caroline Castets

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