Rencontre avec Jacline Mouraud, égérie des gilets jaunes

Figure incontournable des gilets jaunes Jacline Mouraud a lancé son mouvement, Les Émergents. Parcours, idéaux, célébrité soudaine : elle se confie à Décideurs Magazine.

Figure incontournable des gilets jaunes Jacline Mouraud a lancé son mouvement, Les Émergents. Parcours, idéaux, célébrité soudaine : elle se confie à Décideurs Magazine.

Ce matin-là, assise dans sa cuisine, Jacline Mouraud fulmine. Nous sommes le 18 octobre 2018 et à la radio, elle vient d’entendre parler d’un nouveau projet gouvernemental visant à instaurer des péages à l’entrée des grandes villes. Pour cette Bretonne de 51 ans, habituée aux boulots cumulés et aux fins de mois difficiles, c’est l’annonce de trop. Sur une impulsion, elle poste une vidéo sur son compte Facebook dans laquelle elle dit tout : le ras-le bol de quelqu’un qui travaille dur et qui compte tout, les découverts chroniques et, surtout, l’impression de faire partie d’une catégorie de la population « traquée » par des mesures destinées à « prendre toujours plus à ceux qui n’ont rien ». Dans les jours qui suivent, les messages privés affluent, de la France entière, puis du Canada... Des messages dans lesquels des centaines, et bientôt des milliers d’inconnus lui confient leurs angoisses quotidiennes devant un coût de la vie toujours plus élevé, leur sentiment d’abandon, leur colère aussi. En quelques jours, la vidéo réalisée sur un coup de tête frôle les trois millions de vues (elle a aujourd’hui dépassé les 6,3 millions). De quoi alerter le journal local, Actu Bretagne. Le 26 octobre, celui-ci lui consacre un article qui va mettre le feu aux poudres. Dans la foulée Ouest France la contacte, suivi des rédactions parisiennes, la faisant passer en quelques jours du statut d’anonyme à celui de figure d’un mouvement dont la France découvre à peine l’existence : celui des gilets jaunes. Pas ceux qui crient « Macron démission ». Ceux qui croient au dialogue et appellent à la concertation, les gilets jaunes libres, la frange modérée du mouvement portée par Benjamin Cauchy et Cédric Guémy.

« Ni tout en haut  ni tout en bas »

Pourtant, quand on évoque la possibilité d’une prédisposition pour la chose publique, d’un terreau familial susceptible d’expliquer son engagement récent, Jacline Mouraud ne voit pas. Certes il y a bien eu les années de discussions « animées », entre un père ouvrier de gauche et une mère commerçante de droite, et puis un oncle sosie de Jean Gabin avec qui, dès ses dix ans, elle parle politique, mais rien de plus, estime celle qui reconnaît toutefois une aversion marquée pour l’injustice. Quelque chose de viscéral qui lui vient de l’enfance. Peut-être de cette place de cinquième d’une fratrie de six : une position intermédiaire qui, rapidement, vous apprend à lutter. « Lorsqu’on n’est ni tout en haut ni tout en bas, il y a une difficulté à se faire entendre, résume-t-elle, à faire valoir ses droits. » Une réalité qui en rappelle une autre : celle d’un mouvement dont les membres ne se situent à aucune extrémité de l’échelle sociale pour constituer ce « ventre mou » de la société à qui l’État demande beaucoup et accorde peu.

"Ma vidéo visait à partager un ras-le-bol, elle a cristallisé la colère des gens"

Pour Jacline Mouraud, chez qui le travail a toujours constitué « un ingrédient essentiel de la vie », de l’enfance passée à aider à la crêperie maternelle, d’abord à la plonge, puis en salle…, aux années durant lesquelles elle enchaîne les petits boulots : femme de ménage dans un hôtel de luxe, salariée chez Mc Do, agent de sécurité incendie…, avant de les cumuler en exerçant à la fois en tant qu’hypnothérapeute, professeure de piano et d’accordéon et animatrice d’événements/ L’injustice est flagrante. « Avec mes trois activités, je gagne moins de 1 000 euros par mois, explique-t-elle. Hormis ma voiture et mon ordinateur, je ne possède rien ; je ne m’en plains pas parce que, pour moi, c’est une forme de liberté, mais vient un moment où la vie se résume à sortir uniquement pour travailler car on n’a pas les moyens de se payer une place de cinéma. » C’est son cas. Alors, lorsque des milliers de messages la pressent de prendre la parole pour eux, elle appelle à rejoindre le premier rassemblement organisé par Éric Drouet, figure historique des gilets jaunes et porte-drapeau de sa mouvance extrémiste.

Non-conforme

Pourtant, insiste-t-elle, sa démarche initiale n’avait « rien de collectif ». « Ma vidéo visait simplement à partager un ras-le-bol et elle a cristallisé la souffrance des gens. Avant même la première manifestation, j’étais déjà médiatisée si bien que je suis devenue une figure du mouvement sans l’avoir cherché et sans y avoir été préparée. » Contrainte de mettre ses activités professionnelles en suspens, assaillie de demandes, surexposée par les médias, elle se trouve également inondée de menaces émanant de la frange « radicalisée » du mouvement, pour qui tout porte-parole est illégitime et toute idée de dialogue avec le gouvernement apparentée à un acte de trahison. Alors lorsque, répondant à l’appel d’Édouard Philippe, Jacline Mouraud et quelques autres modérés se disent prêts à une rencontre à Matignon, c’est le déferlement. Menaces de mort, insultes… La violence des attaques est telle qu’elle la fait un temps reculer. « On me reproche une volonté de saisir la main tendue par le gouvernement mais aussi une image considérée comme « non conforme » à celle du mouvement, explique-t-elle. On m’accuse de m’exprimer « trop bien », d’arborer des carrés Hermès alors qu’il s’agit de foulards achetés sur des brocantes… On rend public le nom de mes enfants, mon adresse, mon numéro de Siret…  Toute cette haine m’a surprise ; j’ai eu peur. Pendant une semaine je ne suis pas sortie de chez moi. » Lorsque la rencontre a finalement lieu c’est une semaine plus tard, le 7 décembre, date à laquelle, sur un coup de tête, Jacline Mouraud et six autres membres des « gilets jaunes libres » décident de se rendre à Matignon.

« Petits dictateurs »

Après des heures d’attente, le Premier ministre les reçoit pour une heure et demie de « véritable échange, constructif et sans langue de bois », au cours duquel les revendications du mouvement (revalorisation du Smic et des retraites, remise à plat de la fiscalité…) sont exposées et accueillies avec la promesse d’être « remontées » au président de la République. Au terme de la rencontre, tous seront littéralement « exfiltrés » de Matignon et acheminés sous escorte jusqu’aux studios de Cyril Hanouna où Jacline est attendue « Éric Drouet savait qu’on était là… C’était extrêmement tendu », résume-t-elle. À la suite de cela, elle se met un temps en retrait. Trop de tensions, d’agressions verbales, d’exposition…

"Je veux sortir du cadre de la revendication qui a échoué, sinon en n'en serait pas au énième acte des gilets jaunes"

Mais, une nouvelle fois, l’afflux de messages, spontanés et anonymes, la pousse à revenir dans le jeu. « On m’écrivait que je ne pouvais pas laisser tomber tous ceux, largement majoritaires, qui croyaient en l’avenir du mouvement et au dialogue, explique-t-elle. C’est pour répondre à cette attente et parce que me retirer aurait signifié céder devant des petits dictateurs que j’ai décidé de créer Les Émergents. » Un parti politique en bonne et due forme qui lui permet désormais de porter la lutte à un autre niveau, à la fois plus apaisé et plus constructif, à travers une « autre offre politique ». Plus humaniste et plus solidaire sans être pour autant déconnectée des réalités, explique celle pour qui nombre de demandes des gilets jaunes sont irréalisables.

Ré-humaniser la politique

« On ne peut pas demander à la fois moins d’impôts et plus de service public », résume-t-elle. C’est pourquoi je veux, avec ce parti, sortir du cadre de la revendication qui de toute évidence a échoué, sinon on n’en serait pas au énième acte des gilets jaunes, pour entrer dans celui de la proposition réfléchie et chiffrée. » Un impératif, selon elle, si l’on veut voir le mouvement déboucher sur du concret. « Pour obtenir de réelles avancées, il faut s’engager dans une démarche plus démocratique et être dans la construction, plus seulement dans la protestation. » Se doter d’un statut afin de se donner les moyens de « ré-humaniser la politique ». Avec des idéaux, Jacline Mouraud y tient, mais sans utopies.

Caroline Castets

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