Remaniement et Édouard Philippe : chacun sa route, chacun son chemin ?

Alors que bruisse avec de plus en plus d’insistance la rumeur d’un remaniement, Emmanuel Macron doit-il changer de Premier ministre ? Pas si sûr, pas si simple mais pas impossible. Voici nos pronostics sur la poursuite ou non de ce "pas de deux".

Alors que bruisse avec de plus en plus d’insistance la rumeur d’un remaniement, Emmanuel Macron doit-il changer de Premier ministre ? Pas si sûr, pas si simple mais pas impossible. Voici nos pronostics sur la poursuite ou non de ce "pas de deux".

Même les magazines People s'en mèlent: "Édouard va-t-il partir?". Ainsi s’exprime le charme de notre appétence si française pour les coulisses de la vie politique. Nous demeurons "ce peuple politique" cher à Michelet, avide d’en savoir plus sur le pouvoir, et sur les personnalités qui l'incarneront. Débutons ludiquement le jeu des pronostics par un rappel de vocabulaire, et à la page des R, ouvrons le dictionnaire :

"Remanier : Modifier un ouvrage de l'esprit par un nouveau travail. Synonymes : corriger, refondre, retoucher." Simple, basique, implacable : tout est dit. Corriger » les postes, c’est-à-dire l’architecture gouvernementale, afin qu’elle soit en phase avec l’acte III voulu par le Président, « refondre » les équilibres en veillant à ne pas déstabiliser une majorité à l’assemblée déjà quelque peu secouée, et enfin « retoucher », aux différentes personnalités composant le gouvernement en promouvant les réussites ou sortant celles qui sous-performent. Puisque « remanier », c’est aussi choisir, portons-nous en premier lieu sur le choix cornélien du chef de l’État quant au Premier ministre et à son devenir.

Popularité : un atout ou un danger ?

Voici la carte d’identité de l’actuel locataire de l’hôtel de Matignon afin de voir si celle-ci sera renouvelée. Première donnée : Édouard Philippe est un Premier ministre populaire. Réélu à près de 60% au Havre, qui est aussi doté d'une cote de popularité nationale. Atout ou danger pour l'intéressé ? Aïe. Sous la Vème République, la popularité peut être un crime de lèse-majesté. En leur temps, trois premiers ministres ont pris la porte pour crime de lèse majesté : Georges Pompidou après mai 68, Jacques Chaban-Delmas en 1972 et Michel Rocard en 1991. La loi d’airian tacitement violée : si un Premier Ministre doit faire office de bouclier, ce n’est pas pour faire de l’ombre au Président. Certes, mais la force de la dialectique et des archives de la politique est aussi de donner crédit aux contre-exemples. Ils existent : ainsi Raymond Barre ou François Fillon, en dépit de sondages d’opinion parfois plus flatteurs que ceux de leur tutelle, sont restés 5 ans durant à leur poste.

Pour certains présidents, un premier ministre populaire est un crime de lèse-majesté

Alors qu’en conclure ? Que la popularité, bonne ou mauvaise, n’est pas une donnée politique suffisante pour conduire le Président à une décision sans rémission. Qui plus est, Emmanuel Macron le sait : se séparer du Premier ministre, peut consister à se tirer une balle dans le pied. Car si l’enfer est à Matignon, il est aussi pavé de dangereuses ambitions. Et bien qu’Édouard Philippe ait toujours réfuté vouloir voguer vers des horizons élyséens, une sortie par trop rapide pourrait lui donner de nouvelles idées.

Un homme de droite pour un virage à gauche ?

Deuxième donnée : Édouard Philippe est un "homme de droite". Dans une récente interview à Paris-Normandie, le Premier ministre l’a rappelé sans ambages ajoutant même qu’Emmanuel Macron "sait qui je suis, ce que j’incarne, ce que je peux faire et ce que je ne peux pas faire". Est-ce à dire qu’Emmanuel Macron, s’il veut marquer un changement fort, en rééquilibrant notamment son action vers des volets plus sociaux, ne doit pas conserver le conservateur ?

Cela consisterait à faire l’impasse sur le parcours politique de l’ancien (et peut être futur) maire du Havre. Juppéïste corps et âme, autant dire néo-gaulliste à fibre sociale, l’actuel Premier ministre recèle également "un cœur de Rocard" ainsi que le croquait joliment Libération. Et preuve supplémentaire s’il en était besoin, constatons avec objectivité qu’Édouard Philippe, qu’on a connu pointilleux sur la gestion de la dette publique, n’a fait montre d’aucune réserve lorsque le Président de la République a fait de son "quoiqu’il en coûte" l’alpha et l’oméga de la gestion de la crise sanitaire et quand il a enclenché un plan de relance sonnant et trébuchant. Dès lors pourquoi se priver d’un Premier ministre qui accepterait sans rechigner d’emprunter le nouveau chemin tracé par le chef de l’État ?

D’autant plus, et c’est la troisième donnée, Édouard Philippe a chevillé au corps une qualité qu’il n’a de cesse de marteler : sa loyauté. Paris-Match, dans le cadre d’un portrait, relate des propos privés tenus par le Premier ministre en 2019 : "Qui peut penser que je pourrais m'opposer à celui qui m'a nommé ? Jamais je ne ferai quoi que ce soit contre lui. Ceux qui pensent ça sont ceux qui n'y connaissent rien"

Matignon : la (courte) liste des prétendants

Ne jouons pas les candides. La vie politique en a vu pléthore, des loyautés bafouées et des vestes retournées. Mais force est de constater que de l’Hémicycle au siège des partis, du monde médiatique aux adversaires politiques, tous reconnaissent au Premier ministre une incontestable droiture doublée d’une capacité à faire le dos rond. Conscient de la facilité pour travailler qu’offre une telle personnalité, Le Figaro assure même que le secrétaire général de l’Élysée, Alexis Kohler, n’hésiterait pas une seconde à quitter ses fonctions si Édouard Philippe était poussé à la démission. Cette succession de données, parfois contradictoires, parfois complémentaires, nous laissent tout de même à penser qu’il y a une forte probabilité de voir Emmanuel Macron faire le choix de conserver son Premier ministre. Une option que nous estimons à 70 %

Édouard Philippe aurait 70% de chances de garder son poste

Demeure 30 % d'alternatives, et la cruciale question de son incarnation éventuelle. Qui pourrait incarner l'alternative ? La note de Gilles Le Gendre, révélée par Marianne, où le patron du groupe LREM proposait à Emmanuel Macron son casting, et où seuls deux noms étaient proposés, Bruno le Maire et Jean-Yves le Drian. Mais chacun doit reconnaître que depuis, à l’exception de la rumeur Florence Parly, aucune autre proposition ne semble avoir émergée.

Le changement dans la continuité

Mais passons en revue ces trois premières propositions. En premier lieu, ces trois personnalités sont aujourd’hui à la tête de ministères régaliens et font partie des "bons élèves" du gouvernement. Évidemment l’expérience aidant, Jean-Yves le Drian apparaît comme le plus capé et disposant d’une assise territoriale forte en Bretagne, socialiste jusqu’en 2018, il possède aussi ce background politique qui sied pour Matignon et qui peut faire défaut, par exemple à Florence Parly, au profil plus techno. Les sondages le classent le plus souvent en tête des ministres les plus populaires, tant à gauche qu’à droite. A 72 ans, il est aussi le doyen du gouvernement, une force mais aussi une possible faiblesse en termes de représentation du "renouvellement". Pour l’ensemble de ces raisons, nous pronostiquons à 10 % les chances de Jean-Yves le Drian d’être nommé Premier ministre.

Cette carte, Florence Parly peut l’incarner, même si elle n’a pas à rougir du point de vue de l’expérience, avec un passé gouvernemental, administratif et entrepreneurial bien rempli. L’actuelle ministre des Armées est également comme Le Drian, issu du Parti Socialiste, ce qui en cas de virage social, ne peut nuire et même séduire. Et ancienne directrice à Air France et à la SNCF, tout en étant passé par le Budget, elle peut correspondre à la femme qu’Emmanuel Macron cherche depuis 2017 à placer à Matignon. Pour autant, au jeu des pronostics, sa moindre expérience font que sa probabilité d’accéder à Matignon est de moins de 10 %.

Faut-il s’attarder sur le cas Bruno Le Maire ? Il vient par deux fois de dire "définitivement non" à la perspective de Matignon, mais il fut un temps où même Saint-Pierre n’hésita pas à renier sa parole. A priori plus libéral que social, il a pourtant lui aussi suivi le chemin présidentiel d’une relance forte, et sociale, et bénéficie plutôt d’une bonne image dans l’opinion.

Mais quelle serait la valeur ajoutée pour un Président de la République ayant toujours marqué sa volonté de dépasser les vieux clivages, d’enchainer ou de s’enchainer avec un éventuel second premier ministre issu des rangs LR ? Voilà pourquoi on ne peut octroyer plus de 5 % à la perspective d’un Bruno Le Maire à Matignon.

Reste les options surprises. On pense à Nicole Notat, dirigeante mais très sociale, mobilisée deux fois dans le quinquennat (raison d'être et Segur, tout récemment). Elle pourrait aussi n'entrer dans le gouvernement que par un grand ministère. L'autre option pour Emmanuel Macron serait de faire appel à une personnalité de la société civile qui ferait consensus, un chef d'entreprise efficace mais social tel qu'Emmanuel Faber, actuel PDG de Danone.

Après cette revue, assumons le pronostic principal d'un maintien d'Edouard Philippe. Après ce tour des forces (et faiblesses) en présence, des données de chaque alternative, à plus de 70 %, nous estimons qu’Édouard Philippe demeurera à Matignon. Mais si le Président de la République venait lui aussi à se résoudre à cette décision, il lui faudrait « en même temps » signifier fortement qu'au delà de la continuité, il y a un changement, réél et profond.

Son futur gouvernement devra, par sa composition, démontrer qu’il est autre et prêt à emprunter le "nouveau chemin". Pour se faire, des personnalités fortes, sociales et vertes, devront intégrer l’équipe gouvernementale telle une Nicole Notat, un Pascal Canfin ou Matthieu Orphelin peut-être. Emmanuel Macron a d’ores et déjà des idées, qui vont étonner, séduire, agacer ou détonner. Rendez-vous est donc fixé, pour la suite, très vite, des pronostics.

Sébastien Petitot

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