Présidents de la République : footeux ou footix ?

Parfois passionnés du ballon rond, nos chefs d’État en font parfois un peu trop, notamment quand il s’agit de l’équipe de France. Il faut dire que quand elle vainc, leur popularité se porte bien.

Parfois passionnés du ballon rond, nos chefs d’État en font parfois un peu trop, notamment quand il s’agit de l’équipe de France. Il faut dire que quand elle vainc, leur popularité se porte bien.

L’image a fait le tour du monde. Emmanuel Macron exultant lors de la finale de la coupe du monde remportée par les Bleus en 2018. Une posture que n’aurait peut-être pas adoptée Charles de Gaulle, Georges Pompidou ou François Mitterrand… Durant de nombreuses années, les présidents de la République ont entretenu une relation distante avec l’équipe nationale. « Traditionnellement, le chef de l’État s’est surtout intéressé à la coupe de France qui mettait en avant tous les territoires et toutes les équipes de l’Hexagone », souligne Nicolas Ksiss-Martov journaliste chez So Foot qui estime aussi que, « durant de nombreuses années, l’équipe de France incarnait la défaite, en témoignent les traumatismes de 1982 contre la RFA ou en 1994 année du match contre la Bulgarie au Parc des Princes qui a empêché la France de participer au mondial aux États-Unis ». En somme, le foot servait avant tout à montrer sa proximité avec les classes populaires. Preuve en est, pour tenter de faire « peuple » en 1973, Valéry Giscard d’Estaing, alors ambitieux ministre des Finances n’a pas hésité à se faire filmer en train de disputer un match avec des habitants de sa commune de Chamalières. Ayant marqué le but égalisateur, il a même accordé une interview télévisée torse-nu dans le vestiaire après le match.

France 98, la rupture

Les choses changent subitement à partir de 1998, année de la première victoire de la France à une coupe du monde. À domicile qui plus est. Dès lors, « le foot a cessé d’être un sport estampillé beauf pour devenir un phénomène sociologique, un pilier de notre culture nationale », constate Nicolas Kssis-Martov.

Et le président Jacques Chirac a très bien compris la situation. Il est soudainement devenu un véritable supporter posant avec la coupe du monde, saluant affectueusement les joueurs, vantant publiquement la désormais célèbre équipe « black blanc beur ». Une attitude surprenante car le fondateur du RPR n’a jamais été un grand passionné du ballon rond : « Il est vraiment fan de sumo. Mais pour le foot ce n’est pas ça, des images d’archives montrent que lors des matchs de l’équipe de France, il ne connaissait même pas le nom des joueurs », sourit le journaliste Ronan Boscher qui a co-écrit avec Thomas Pitrel l’ouvrage Les Miscellanées des Bleus. Chroniques dérangées de l’équipe de France.

"En 1998, Jacques Chirac est soudainement devenu un véritable supporter"

Depuis, les présidents de la République n’hésitent pas à instrumentaliser l’équipe de France pour faire passer des messages politiques, voire partisans. Dernier en date, Emmanuel Macron. Nicolas Ksiss-Martov estime qu’il a « macronisé les Bleus » en mettant en avant « l’aspect jeune, patriote, gagnant, n’ayant peur de rien, déjouant les pronostics et les idées reçues. Exactement les caractéristiques mises en avant durant sa campagne de 2017 ». Selon lui, « Une équipe nationale qui gagne est le meilleur moyen de créer un storytelling politique ainsi qu’un discours patriote et rassembleur ». Surtout, le onze tricolore peut rapporter des points de popularité plus que bienvenus.

Quand l’équipe de France gagne, le président sourit

Les archives du baromètre de popularité des présidents de la TNS-Sofres (désormais Kantar Public) montrent une donnée frappante : plus l’équipe de France va loin dans un tournoi international, plus la cote de popularité du président augmente. Ce qui a, notamment, fait les affaires de Jacques Chirac. Déjà relativement satisfaisante avant le mondial 1998 (45% de bonnes opinions), sa cote est montée à 59% en août. Même effet après l’Euro 2000 remporté par les Bleus : de 52% avant le tournoi, son niveau de popularité est passé à 57% une fois la coupe ramenée dans l’Hexagone. Plus qu’une coïncidence. Qui se vérifiera une nouvelle fois en 2006. Contre toute attente, les Bleus atteignent la finale. Et le président, en fin de mandat et au plus bas dans l’opinion publique s’offre une petite bouffée d’oxygène en gagnant neuf points (de 16% à 25%).

Et que se passe-t-il lorsque les Bleus déçoivent ? Pour le Président, la sanction est immédiate. Ce n’est pas Nicolas Sarkozy qui dira le contraire. Immédiatement après le fiasco de Knysna marqué par une inédite grève des joueurs, le Président a vu s’éroder sa cote de popularité (de 28% à 26%).

"Emmanuel Macron a donné l'impression de récupérer à sa gloire l'équipe de France"

Dès lors, rien de plus logique de voir le président scander « Allez les Bleus » à pleins poumons. Mais attention à ne pas aller trop loin. « En 2018, Emmanuel Macron en a vraiment fait trop. Les Français ne sont pas dupes », analyse Nicolas Ksiss-Martov qui estime qu’Emmanuel Macron « a donné l’impression de récupérer à sa gloire l’équipe de France qui, par définition, appartient à tous ». Pour lui, le fait d’avoir gardé les joueurs de longues heures à l’Elysée tout en écourtant le défilé public sur les Champs Elysées et en annulant la séance de présentation de la coupe du haut de l’hôtel Crillon pour raisons de sécurité a été très mal perçu. Sans surprise, TNS Sofres révèle que cette séquence n’a pas été profitable au Président qui est passé de 38% d’opinions favorables avant le tournoi à 33% après. Mais en règle générale, un président à tout intérêt à soutenir l’équipe et à montrer au quotidien son amour pour un sport qui compte tout de même 2,2 millions de licenciés.

Vrai supporters ou récupérateurs ?

Si depuis 1998, les présidents se comportent comme les plus grands supporters, une question demeure. Cette attitude est-elle franche ou feinte ? Témoigne-t-elle d’une vraie passion ou d’une volonté politique ? Les deux mon général ! Certains successeurs de Charles de Gaulle sont de vrais passionnés : « Nicolas Sarkozy est un fan du PSG depuis son enfance. Il ne rate jamais un match, connaît toutes les compositions, tous les résultats. À tel point que l’on parle parfois de lui pour présider le club », souligne Ronan Boscher qui estime que lorsque, en 2010, à l’issue de la déconvenue sud-africaine il a convoqué l’attaquant Thierry Henry à l’Élysée, il voulait surtout « savoir ce qu’il s’était passé comme un vrai fan ». Selon l’auteur, les choses sont un peu différentes pour François Hollande. S’il affirme lire L’Équipe, il se pourrait qu’il utilise le sport pour mettre en avant son aspect socialiste : « Il se déclare fan du Red Star, un club de Seine-Saint-Denis de Ligue 2 à l’histoire résolument marquée à gauche. Mais on ne peut pas dire qu’il soit présent en tribune », ironise Ronan Boscher qui soupçonne une manœuvre. Ce club est en effet aux antipodes du PSG de Nicolas Sarkozy, son principal adversaire !

"Nicolas Sarkozy est un vrai fan, il est clairement incolllable"

Quant à Emmanuel Macron, les journalistes interrogés n’arrivent pas à se prononcer avec certitude. Amiénois, il se déclare supporter de l’Olympique de Marseille qui l’aurait fait vibrer durant son adolescence. A l’été 2017, il n’a pas hésité à s’inviter à la Commanderie, centre d’entraînement du club pour partager un moment avec les joueurs : « Même s’il en fait peut-être un peu trop, il semble vraiment soutenir le club depuis longtemps », reconnaît Ronan Boscher. Même son de cloche du côté de Nicolas Ksiss-Martov pour qui « le fait qu’il considère l’Anglais Chris Waddle comme son joueur préféré est la preuve d’une vraie connaissance de l’histoire du club. Ou alors, il est très bien conseillé. »

Lucas Jakubowicz (lucas_jaku)

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