Pour qui votent les Juifs de France ?

Naguère plutôt "rose-rouge", la communauté juive de l’Hexagone a peu à peu viré à droite. La faute, notamment, aux compromissions communautaristes d’une partie de la gauche. Un basculement qui devrait se renforcer dans les années à venir.

Naguère plutôt "rose-rouge", la communauté juive de l’Hexagone a peu à peu viré à droite. La faute, notamment, aux compromissions communautaristes d’une partie de la gauche. Un basculement qui devrait se renforcer dans les années à venir.

Attention, sujet sensible. Dans une République qui se définit comme "indivisible" dès le premier article de sa Constitution, la question du vote communautaire est taboue. Pourtant, il existe bel et bien. Il est notamment établi que la croyance religieuse d’un citoyen influence son bulletin de vote. Ainsi, si les catholiques pratiquants semblent plébisciter le centre droit et rejeter les partis extrémistes, les musulmans semblent plus à gauche que leurs compatriotes. Mais pour qui votent les juifs de France ? La question est aussi politiquement incorrecte que passionnante.

Les chiffres existent (mais chut)

En 2016, le sondeur Jérôme Fourquet, connu notamment pour son essai L’Archipel français, et le géographe Sylvain Manternach ont publié L’an prochain à Jérusalem, un passionnant ouvrage portant sur le comportement politique de la communauté juive tricolore. Pour le mener à bien, ils ont pu utiliser une mine d’or : des données récoltées auprès de 42 250 Français par l’Ifop et la Fondation Jean Jaurès. L’une des questions posées à ce corpus portant sur l’appartenance religieuse, les deux chercheurs ont pu travailler sur un échantillon de 724 Français se définissant comme "de confession juive" ou "sans pratique religieuse mais avec au moins un parent juif".

Par extrapolation, Fourquet et Manternach estiment que cette communauté comporte près de 700 000 personnes soit 1,5% de la population. Consacrons quelques lignes à sa description sociologique puisque certains facteurs peuvent a priori influencer le vote. Contrairement à certaines idées reçues, les juifs français ne sont pas plus riches et puissants que les autres. Certes, 10% d’entre eux sont classés comme cadres supérieurs et professions libérales, soit deux fois plus que la moyenne nationale. Mais un quart est composé d’ouvriers et d’employés (contre 30% à l’échelle française). En revanche, les Juifs divergent du reste de la population par leur lieu de résidence : 47% d’entre eux résident dans l’agglomération parisienne contre 18% de la population de l’Hexagone.

Une communauté historiquement de gauche…

Une large majorité de la population juive française est issue de l’immigration d’Europe de l’Est, puis à partir des années soixante, de séfarades venus des pays du Maghreb. Originellement, elle se caractérise par un tropisme à gauche. Après tout, c’est ce bord politique qui, à l’origine, défendait les classes populaires, les arrivants de fraîche date (dont faisaient partie de nombreux Juifs), promettait l’intégration républicaine, combattait les discriminations… Jusqu’au début du XXIe siècle, la gauche était donc surreprésentée dans cette catégorie de la population.

Lors du premier tour de la présidentielle de 2002, Lionel Jospin n’est pas parvenu à se qualifier au second tour avec seulement 16,2% des voix. Mais, dans l’électorat juif, il atteint la barre de 20%. 8,3% des juifs de l’Hexagone ont opté pour un candidat d’extrême gauche contre 10% au total tandis qu’un léger survote en faveur des écologistes est observable. Dans le même temps, Jacques Chirac n’a obtenu que 14%, soit six points de moins que son score national, la faute, probablement, à un positionnement perçu comme propalestinien. Enfin, les candidats d’extrême droite (Jean-Marie Le Pen et Bruno Mégret) n’obtiennent que 6% des suffrages contre 19,2% au niveau national. Le premier tour de 2002 met en avant un fait notable : le premier candidat chez les Juifs de France est Alain Madelin avec 21,5% contre 4% au total. La raison de ce succès ? Une attitude pro-israélienne assumée. Ce qui prouve qu’en matière électorale la question israélo-palestinienne reste un critère influençant le choix.

Le positionnement d'un candidat sur le conflit israélo-palestinien influence le vote

Coup de barre à droite

La preuve, en 2007. Certes, les juifs français votent toujours un peu plus PS que la moyenne (28,8% pour Ségolène Royal, soit trois points de plus que son score national). Mais Nicolas Sarkozy qui a affiché son soutien de la communauté juive et s’est montré combatif contre les attaques antisémites lorsqu’il était ministre de l’Intérieur cartonne : 45% des suffrages au premier tour !

Les années 2010 mettent à jour certains phénomènes très bien décrits par Manternach et Fourquet : Hausse des actes antisémites, montée en puissance des discours "antisionistes" sur les réseaux sociaux, politique communautariste d’une partie des élus de gauche de banlieue, "fuite" de la population juive de quartiers entiers (les auteurs parlent d’Alya intérieure). Par défaut ou par peur, de nombreux électeurs juifs optent pour une droite jugée plus protectrice. Au premier tour de la présidentielle de 2012, pour la première fois, les partis de gauche sont sous-représentés dans cette communauté : François Hollande obtient 22,5% (contre 28% au national), Jean-Luc Mélenchon 8,5% (contre 11,5% au national). Soit moins qu’une extrême droite dont le travail de dédiabolisation lui permet d’atteindre 13,5%, un score qui a plus que triplé en cinq ans !

En 2007, Nicolas Sarkozy fait basculer la communauté juive de France à droite avec la manière : 45% au premier tour !

Un futur plutôt prévisible

L’analyse des résultats électoraux et les prises de position récentes de plusieurs responsables politiques permettent de prédire les grandes tendances électorales à venir. Une gauche accélérant sa perte de vitesse, une extrême droite toujours marginale et un centre-droit solidement implanté.

La ligne communautariste en vogue dans une partie de la gauche semble inquiéter la population juive de France

Depuis 2017, Jean-Luc Mélenchon, les Insoumis et une large frange de l’extrême gauche adoptent une vision communautariste de la société en mélangeant islam et islamisme, laïcité et haine des musulmans. Cela conduit notamment le dirigeant des Insoumis et une partie de sa garde rapprochée à défiler aux côtés de petites filles voilées arborant des étoiles jaunes lors de la "marche contre l’islamophobie" en novembre 2019, à laisser entendre que les attentats commis par Mohamed Merah, notamment dans une école juive, sont téléguidés par le gouvernement ou encore à se montrer plutôt silencieux face aux attaques antisémites. Des dérives qui devraient contribuer à détacher les Juifs de France des Insoumis et de l’extrême gauche.

La vision du monde développée par EELV devrait également "faire tiquer" la communauté juive de France qui ne doit pas goûter certains propos et certaines mesures des écologistes. Citons pêle-mêle le refus de la mairie écolo de Strasbourg de voter une résolution contre l’antisémitisme, les propos maladroits du secrétaire national du parti Julien Bayou estimant comprendre la "peine des Juifs de France" à la suite du meurtre de Sarah Halimi comme si ce meurtre ne devait concerner qu’une seule communauté et non les Français dans leur ensemble.

De son côté, l’extrême droite devrait continuer à "draguer" l’électorat juif avec une ligne pro-israélienne, des incantations laïques et des propos antimusulmans. Cela ne pourrait pas suffire à gommer le passé du parti. Mais aussi son présent puisque les dernières élections régionales et les manifestations anti passe sanitaire montrent que l’antisémitisme reste implanté à la droite de la droite. Emmanuel Macron, par son positionnement centriste, pourrait avoir une carte à jouer. Tout comme LR et un PS au discours social-démocrate. Réponse au premier tour de la présidentielle de 2022.

Lucas Jakubowicz

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