Souvent qualifiée de « députée geek », Paula Forteza, élue LREM des Français d’Amérique latine, est persuadée que le digital peut se mettre au service de la démocratie. Elle montre l’exemple à l’Assemblée nationale.

Décideurs Magazine : En matière de démocratie numérique, comment la France se situe-t-elle par rapport aux autres pays ?

Paula Forteza ; Dans l’Hexagone, partis et candidats utilisent depuis quelques années le digital de manière ponctuelle pour mener campagne et prendre des décisions, malheureusement parfois dans une démarche de communication. Mettre le numérique au service de la démocratie n’est pas encore une pratique institutionnalisée. Mais les choses pourraient bientôt changer. La France compte un riche écosystème de start-up de civic tech. Et les citoyens se saisissent du potentiel qu’offre le digital. Le mouvement des Gilets jaunes est ainsi né à la suite d'une pétition sur Change.org.

Les députés français ont-ils une volonté de digitaliser leurs pratiques ?

Pour reprendre le langage de la tech, il y a des evangelists, des early adopters, c’est-à-dire des élus en pointe. Citons par exemple Cédric Villani et Matthieu Orphelin dans la majorité. Au fil du temps, de plus en plus de députés font évoluer leurs méthodes de travail, notamment car l’Assemblée nationale n’a jamais été aussi jeune. Deux exemples sont intéressants. Désormais, les amendements sont disponibles au format tablette, ce qui évite de se perdre dans des piles de dossiers, tout en étant plus respectueux de l’environnement.

Nous avons aussi lancé la plateforme « Questions citoyennes au gouvernement ». Elle permet aux citoyens d’envoyer des questions écrites qu’ils souhaitent poser au gouvernement. Une quarantaine de députés du groupe LREM les transmettent. Pour le moment plus de 700 questions ont été posées. L’objectif est que tous les groupes parlementaires se joignent au mouvement.

À votre échelle, vous avez mis en place des initiatives inédites…

Effectivement, les administrés peuvent suivre mon agenda et savoir en temps réel comment je dépense mes indemnités représentatives de frais de mandat (IRFM). Tout est transparent et en open data. Cela me semble important pour créer un lien de confiance. Nous ne pouvons pas toujours siéger dans l’hémicycle, ce qui fait parfois jaser. Mais nous travaillons tout de même, ce que ma démarche permet de montrer. J’ai également mis en place une permanence virtuelle, ce qui est indispensable car ma circonscription s’étend sur 33 pays.

Que pensent vos collègues de ces innovations ?

Au début, certains étaient un peu frileux et estimaient que cela frisait le voyeurisme. Je pense pour ma part que cela montre que nous sommes tous actifs et que nous n’avons rien à cacher. D’autres députés envisagent d’ailleurs de rendre public leur agenda.

Vous réfléchissez à la mise en place d’un « Parlement plateforme ». Comment définir le terme ? Quels seraient les apports ?

L’idée de Parlement plateforme est simple. Assemblée nationale et Sénat possèdent de nombreuses données qui peuvent être mises à la disposition de tous : société civile, citoyens. Elles peuvent être utilisées pour donner des idées aux élus. C’est ainsi que le Portugal a élaboré un budget participatif. Au Brésil, il existe une salle dans laquelle des data scientists représentant des associations, des communes…. peuvent croiser des données bénévolement pour aider les élus à mieux comprendre certaines problématiques. Ce sont de belles sources d’inspiration. Et la France n’est pas en reste. J'anime tous les vendredi un "bureau ouvert" où nous développons des solutions pour ouvrir et moderniser notre travail parlementaire. Par exemple, pour la première fois, le projet de loi de finances 2019 est disponible en data visualisation. Ce qui permet à tous de constater de manière ludique où l’argent public est dépensé. Un Parlement plus digital améliore la démocratie.

Le gouvernement s’apprête à organiser un grand débat national. Comment le numérique pourrait aider à faire remonter les attentes des Français ?

La grande caractéristique de ce débat, c’est qu’il va concerner une multitude d’acteurs : maires, société civile, citoyens… Tous vont faire remonter des doléances, des propositions pour améliorer le quotidien. L’objectif est d’aboutir à des décisions concrètes en misant sur l’intelligence collective. Il existe certaines plateformes en logiciel libre comme Polis qui permettent de trier, classer, modifier en temps réel les verbatims pour faire ressortir les informations et les priorités. Ces solutions permettent d'identifier de véritables clusters d’opinion. J’y ai eu recours durant ma campagne de 2017. Cela fonctionne et c’est démocratique. Avec plusieurs députés, nous sommes en train de demander à la commission nationale du débat public le déploiement de tels outils.

Lucas Jakubowicz (@lucas_jaku)

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