Les cabinets marocains ne laissent rien au hasard

L'équipe Afrique d'Eliott & Markus fait le point sur les acteurs du marché juridique marocain et les spécificités de ce secteur.

L'équipe Afrique d'Eliott & Markus fait le point sur les acteurs du marché juridique marocain et les spécificités de ce secteur.

Depuis la fin des années 2000, poussés par une conviction forte, nombre de cabinets d’avocats internationaux se sont implantés au Maroc. Installés pour la plupart à Casablanca, capitale économique du pays, ces cabinets mettent leur expertise au service d’entreprises locales et étrangères. Spécialisation, partenariats, recrutement, développement vers l’Afrique… le point sur un marché hyper-concurrentiel et en pleine mutation. 

 

 

Cinquième puissance économique d’Afrique, et deuxième du Maghreb, le Maroc se distingue depuis plusieurs années par sa stabilité politique, sa modernisation, ses grands projets d’infrastructures et son ouverture, aussi bien vers les pays occidentaux qu’africains. Une ouverture qui se traduit notamment par une fiscalité et des coûts de production attractifs, pensés pour les investisseurs. Encouragés par ces signaux forts, ces derniers n’ont pas hésité à miser sur le Maroc, rapidement suivis par des cabinets d’avocats internationaux.

 

Géographiquement et historiquement proche, la France est un partenaire commercial privilégié du pays. Premier client, premier investisseur, et second fournisseur du pays, la France dispose, d’après les chiffres du Ministère des affaires étrangères, de 750 filiales d’entreprises employant plus de 80 000 personnes au Maroc. D’ailleurs, trente-six entreprises du CAC 40 y sont représentées.

 

En 1948, le premier cabinet d’avocats international à s’y installer, CMS Bureau Francis Lefebvre, est français. Aujourd’hui encore, les cabinets hexagonaux demeurent les plus nombreux. Cependant, des cabinets d’autres nationalités (espagnols, anglo-saxons, etc.) ont sauté le pas dans les années 2000. En ouvrant des bureaux à Casablanca, ils ont concrétisé les actions menées par les départements « Afrique » de leur maison mère. Les sept cabinets français de l’époque – CWA, CMS Francis Lefebvre, Gide, JeantetAssociés, Lefèvre Pelletier & associés, UGGCavocats et August & Debouzy – doivent aujourd’hui composer avec Cuatrecasas et Garrigues du côté espagnol, mais aussi Allen & Overy, Baker & McKenzie, Clifford Chance et Norton Rose côté anglo-saxon. D’ailleurs, le Maroc n’a pas attendu l’arrivée de cabinets internationaux pour offrir un service juridique de qualité et tous ces acteurs doivent également cohabiter avec des cabinets locaux de grande qualité. Plusieurs ont d’ailleurs fait le choix de s’allier à des cabinets internationaux.

 

La multiplication récente et soudaine des acteurs a, dans un premier temps, poussé certains cabinets à mener une véritable « guerre des prix », à laquelle Bird & Bird n’a d’ailleurs pas résisté. En janvier 2014, trois ans après son implantation à Casablanca, le cabinet a en effet annoncé la fermeture de ses bureaux marocains. L’accroissement de la demande de prestations juridiques et la forte spécialisation des intervenants – immobilier, fusions-acquisitions, financement/grands projets, et contentieux – ont toutefois progressivement mis fin au dumping et permis de stabiliser le marché.

 

Les cabinets internationaux

 

C’est à Casablanca, la capitale économique du pays, que sont installés la plupart des cabinets internationaux.  Spécialisés dans le conseil juridique, ils mettent leur expertise pointue au service des entreprises locales et étrangères, implantées ou désireuses de s’implanter au Maroc.

 

Ces cabinets se sont cependant adaptés à leur marché. « Faire appel à des collaborateurs possédant une double culture, à la fois riches d’une connaissance du marché local et des standards internationaux, est en effet indispensable pour s’implanter au Maroc », explique Hicham Naciri, lui-même inscrit aux barreaux de Paris et de Casablanca. Aussi, lorsqu’il quitte Gide en 2011, pour lancer le cabinet Allen & Overy, celui que l’on surnomme le « Darrois marocain » ouvre au cabinet londonien son savoir-faire et son impressionnant réseau africain. Et il n’est pas le seul à miser sur cette « double culture » : de nombreux cabinets comptent parmi leurs associés ou collaborateurs des avocats et juristes formés à l’international mais de culture marocaine. Ainsi, Baker & McKenzie est dirigé par Kamal Nasrollah, inscrit aux barreaux de Paris et de Casablanca. Mariam Rouissi, inscrite au barreau de Casablanca, est associée du cabinet Gide. D’autres cabinets vont même jusqu’à confir leurs dossiers de contentieux à des cabinets locaux mais d’envergure internationale. C’est le cas du cabinet JeantetAssociés qui travaille main dans la main avec le cabinet Kettani Associés. Des partenariats qui leur permettent d’allier technicité et légitimité, et de compenser, par la même occasion, l’incapacité de plaider au Maroc.

 

Ces cabinets internationaux ont des structures comparables, à taille humaine: deux associés et une dizaine de collaborateurs en moyenne. Dotés d’une culture business, et de standards internationaux, ils misent sur une forte spécialisation pour se différencier parmi cette multitude d’acteurs.

 

Les équipes d’Hicham Naciri chez Allen & Overy se distinguent en M&A, project finance, et arbitrage. Patrick Larrivé, qui a quitté le cabinet UGGC à l’automne dernier pour ouvrir celui de Dentons, continue à être sollicité par des entreprises désireuses de s’implanter en Afrique. Un pied en corporate, l’autre en fiance, le cabinet Clifford Chance travaille principalement pour des entreprises cotées, « avec la volonté d’offrir des prestations identiques à celles des grandes places financières mondiales », insiste Mustapha Mourahib, son managing partner. Le cabinet JeantetAssociés a fait du M&A, du financement, et du conseil aux investisseurs son cœur de métier. Marc Veuillot, chez CMS Bureau Francis Lefebvre, met quant à lui en avant l’expertise de son cabinet en fiscalité et transaction. Enfin, le cabinet Gide propose une assistance juridique couvrant divers domaines du droit marocain et international de la finance et des affaires. Son récent rapprochement avec Cuatrecasas, lui permet par ailleurs de bénéficier d’un positionnement atypique grâce à une expertise en droit français, espagnol et portugais. L’énergie, l’immobilier (construction, gestion d’actifs), et les grands projets d’infrastructures sont les principaux domaines d’intervention de ces spécialistes du conseil, qui travaillent pour une grande majorité de clients étrangers (environ 75 %), venus d’Europe, des États-Unis, d’Afrique subsaharienne, des Émirats arabes unis, de la Chine, du Japon, ou encore de la Corée du sud. Lorsque les clients marocains font appel à eux, c’est dans le cadre de projets publics et privés, dans les secteurs de la banque, de l’énergie et de l’assurance notamment.

 

Les cabinets locaux

 

Les cabinets Figes, Hajji & Associés, Kettani Associés et Kettani Law Firm, font partie des principaux acteurs de ce marché.

 

Le cabinet Figes, cabinet de conseil juridique, est spécialisé en droit commercial et droit public des affaires. À ce titre, Saad El Mernissi, associé gérant, a notamment travaillé sur la mise en place de la réforme portuaire et du tramway de Rabat. Pour lui, « le marché va dans le bon sens ». Preuve en est, il a désormais « la chance de pouvoir choisir ses dossiers », se félicite-t-il.

 

Amin Hajji, à la tête du cabinet Hajji & Associés mise de son côté sur l’ouverture de sa structure à de jeunes avocats prometteurs, à l’instar d’Aïcha Brahma, formée en France et désormais inscrite au barreau de Casablanca, pour développer son activité. À la fois cabinet de contentieux et de conseil en droit des affaires, il travaille sur de gros projets en énergie et acquisitions notamment.

 

Ali Kettani, fondateur et associé gérant du cabinet Kettani Associés a fait du contentieux sa spécialité. « Il représente 99 % des affaires traitées », évalue-t-il. Son fis Mehdi, associé du cabinet, développe de son côté les activités de conseil.

 

Mastodonte parmi ces structures de petite taille, la Kettani Law Firm  compte dans ses rangs trois associés et cinquante-sept collaborateurs, qui travaillent en arabe, en français, et en anglais. « Additionné à notre compréhension du Maroc, ce multiculturalisme est notre valeur ajoutée », estime Nadia Kettani, associée senior du cabinet depuis plus de quinze ans.

 

Ces structures ont évolué en même temps que le marché local. Les partenariats conclus avec les cabinets internationaux, dans l’impossibilité de plaider sur le sol marocain, leur ont offert une meilleure visibilité auprès de l’ensemble des investisseurs internationaux. Conscients de leur parfaite connaissance du tissu juridique marocain et de ses acteurs, ces derniers n’hésitent pas à s’adresser directement à eux et à leur confier le traitement de leurs litiges. Aussi, le cabinet Kettani Law Firm s’occupe essentiellement des dossiers de multinationales et grands groupes et les deux tiers des affaires gérées par le cabinet Figes proviennent d’entreprises étrangères. Une proportion qui grimpe à 95 % pour le cabinet d’Amin Hajji.

 

Ouverture vers l’Afrique

 

Outre ses atouts économiques, le Maroc représente pour l’ensemble des cabinets internationaux et, dans une moindre mesure, pour les cabinets locaux, une porte d’entrée idéale vers l’Afrique. La proximité géographique avec le reste du continent les incite depuis quelques années déjà, à se tourner vers ces pays à fort potentiel de croissance. L’ouverture de Casablanca Finance City (CFC) repose sur cette stratégie. Cette place financière marocaine offre, entre autres, aux entreprises étrangères installées au Maroc, et désireuses d’investir en Afrique, des avantages fiscaux.

 

Si certains avocats, comme Saad El Mernissi (Figes), Ali Kettani (Kettani & Associés), ou Nadia Kettani (Kettani Law Firm), restent mesurés face à ce marché « en pleine expansion, certes, mais avec ses spécificités et ses difficultés », décrit l’avocate, la plupart des cabinets l’ont depuis longtemps intégré à leur stratégie de développement.

 

Convaincu, mais prudent, Amin Hajji adopte de son côté la stratégie des « petits pas » et projette l’ouverture d’un bureau à Dakar, dans quelques années. « Le développement vers l’Afrique est une orientation naturelle – en témoignent nos relations historiques avec la Côte d’Ivoire et le Soudan par exemple – qui ne nécessite pas, dans l’immédiat, de bureaux à l’étranger », développe-t-il. Et c’est justement en Côte d’Ivoire que Clifford Chance envisage l’ouverture de son prochain bureau africain.

 

Plus offensif, Hicham Naciri mise sur « un réseau de correspondants déployés sur tous les pays d’Afrique ainsi que sur l’ouverture récente de bureaux en Afrique du Sud, pour aborder le continent “par les deux bouts” et le couvrir, à terme, dans son ensemble ». Une stratégie d’implantation qu’il reconnaît inspirée de ses clients marocains, dont il a suivi, comme d’autres cabinets, l’expansion et l’implantation en Afrique.

 

Historiquement présent, à travers une vingtaine de bureaux en Afrique anglophone, le cabinet Dentons vient quant à lui consolider sa présence sur le continent en ouvrant un bureau à Casablanca à l’automne 2014, l’Afrique francophone, subsaharienne et ouest-centrale en ligne de mire.

 

Des ressources humaines rares

 

Incarnés par quelques hommes « emblématiques » tels que Hicham Naciri, Mustapha Mourahib ou encore Patrick Larrivé, les équipes sont à la recherche de collaborateurs pour poursuivre leur développement. Ces structures, dont le modèle n’est pas familial, recrutent, en externe, des avocats aux compétences adaptées au marché. Très prisés, ces derniers sont, sur le sol marocain, bien moins nombreux que la demande, ce qui pousse les cabinets à recruter à l’étranger.

 

Pour pallier cette pénurie de main-d’œuvre, quelques initiatives commencent à voir le jour. Ainsi, sous l’impulsion du cabinet Figes, et en partenariat avec l’Association franco-marocaine pour le commerce et l’industrie (CCI Maroc), l’Institut marocain de droit des affaires dispense, chaque semaine, des modules de formation destinés à des juristes et avocats d’affaires marocains. Ces formations sont animées à titre gracieux par les avocats exerçant dans des cabinets casablancais: Allen & Overy, Cliffrd Chance, Norton Rose, Gide et JeantetAssociés notamment.

 

Clifford Chance remet également chaque année, la bourse « Clifford Chance AJAM » à un jeune étudiant en droit. Délivrée à la fois sur des critères académiques et sociaux, elle s’accompagne généralement d’un stage au sein du cabinet. Une bonne entrée en matière pour un avocat débutant, et l’occasion pour le cabinet de se constituer un véritable vivier de jeunes talents.

 

L’évolution du marché

 

À l’image de l’économie du pays, le paysage juridique marocain a connu, depuis le début des années 2000, d’importantes transformations. « Le marché s’est élargi et approfondi », confirme Patrick Larrivé, nouvel associé en charge du cabinet Dentons avec Christophe Simmonet, et fin connaisseur des spécificités marocaines. « De nombreux dossiers ont émergé sous l’impulsion d’entreprises marocaines, publiques et privées (ONCF, Saham, OCP, BMCE), et de grands projets d’infrastructures – tramway, usine de dessalement, partenariats publics privés – ont été lancés, soutenus par des initiatives publiques », illustre-t-il.

 

Au côté des entreprises locales et étrangères, la présence de cabinets internationaux, marginale au départ, est devenue une évidence, et les plus grands cabinets d’avocats y sont aujourd’hui représentés. Cette multiplication des acteurs, autrefois généralistes, les a d’ailleurs contraints à développer des expertises de niche, tant sectorielles que fonctionnelles. Ils interviennent sur des secteurs d’activité en plein essor au Maroc: l’énergie, les technologies, le tourisme, les infrastructures, la banque et les services financiers, le transport, le commerce et la distribution. Sur ces dossiers, ils apportent leur expertise en fusion-acquisition et private equity, en fiscalité, en droit public, en arbitrage et en contentieux.

 

Équipe Afrique Eliott & Markus

 

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