P. Mimran (EDF) : "Il est logique que la Chine converge vers des niveaux de croissance plus faibles"

Philippe Mimran a rejoint le groupe EDF en 2014 au sein de la division Gestion d’actifs cotés dont il est le directeur depuis octobre 2019. Il nous présente sa feuille de route pour les années à venir, dans un contexte marqué par de nombreuses incertitudes : politiques, économiques et monétaires.
Philippe Mimran

Philippe Mimran a rejoint le groupe EDF en 2014 au sein de la division Gestion d’actifs cotés dont il est le directeur depuis octobre 2019. Il nous présente sa feuille de route pour les années à venir, dans un contexte marqué par de nombreuses incertitudes : politiques, économiques et monétaires.

Décideurs. Christine Lagarde vient de dévoiler une partie de sa feuille de route pour la BCE. Elle continuera de soutenir l'économie en mettant en œuvre une politique monétaire accommodante et a appelé de ses vœux à une politique de relance budgétaire de certains pays européens comme l’Allemagne. Ce discours est-il surprenant ?

Philippe Mimran. Je ne dirais pas que les banques centrales ont fait tout ce qu’elles pouvaient car cela reviendrait à dire qu’elles ne peuvent plus rien faire. Mais elles ont déjà beaucoup œuvré pour soutenir l’activité et l’inflation. On ne pourra, d’ailleurs, jamais savoir si cela a fonctionné car nul ne sait où en seraient l’inflation et l’activité si la BCE et la FED n’étaient pas intervenues. Le constat est cependant très clair : nous ne retrouvons pas la vitesse de croissance et le niveau d’inflation que l’on attendait. Il appartient désormais aux États d’agir aux côtés des banques centrales. Si le discours de Christine Lagarde s’adresse surtout à l’Allemagne, la France est sans doute plutôt plus volontariste pour mettre en œuvre cette politique de relance.

Malgré des taux extrêmement bas et l'utilisation de la planche à billets, la croissance ne parvient pas réellement à décoller en Europe. Se dirige-t-on vers une croissance zéro ?

Les investisseurs ont tout intérêt à s’y préparer. Rien ne nous permet aujourd’hui d’anticiper une accélération importante de la croissance à court terme. Les économies sont probablement dans une phase de croissance modérée, prévisible. La Chine a connu une croissance à deux chiffres dans les années qui ont suivi son entrée dans l’OMC. Après plusieurs années avec un tel essor économique, il est logique qu’elle converge vers des niveaux plus faibles et à terme vers des taux comparables aux pays développés.

"Éviter les placements donnant un faux sentiment de liquidité" 

De l’aveu même de nombreux investisseurs, les incertitudes planent sur l’évolution du cycle économique. Comment gérez-vous votre portefeuille actions dans un tel contexte ?

Pour nous, la question est plus vaste. EDF est un investisseur de très long terme. Nous avons des durations supérieures à 25 ans. Notre priorité est de nous positionner sur les actifs qui nous permettent de dégager un rendement suffisant à cet horizon. Les actions sont, bien évidemment, essentielles et sur le long terme, elles demeurent incontournables. Mais le non coté, les investissements en infrastructure et en immobilier prennent une place de plus en plus importante alors qu’ils n’étaient pas représentés dans nos portefeuilles il y a moins de dix ans. Aujourd’hui 20 % de nos investissements se trouvent sur ces classes d’actifs. Une part qui devrait être, à terme, portée à 30 %.

Quelles sont les alternatives aux obligations dans un contexte aussi peu rémunérateur sur les marchés de taux ?

C’est un véritable dilemme. Nous avons significativement réduit notre exposition au marché obligataire. Acheter des OAT 10 ans est-il intéressant pour un investisseur avec des durations aussi longues que les nôtres ? La réponse est probablement non. Cependant, ces OAT ont l’avantage de proposer une plus faible volatilité car elles sont de qualité et constituent un parachute en cas de retournement de marché. Les substituts à ce placement obligent les investisseurs à accepter trois types de risques. Le premier est le risque crédit. Concrètement, un investisseur choisira d’augmenter son exposition sur le segment de l’Investment grade ou du high yield. Le second porte sur le risque de liquidité. L’idée est alors de rechercher un rendement supérieur sur de la dette privée, des loans ou des financements sur des actifs réels.

Enfin, la troisième voie repose sur la prime de complexité. Cela implique des outils plus difficiles à appréhender, parfois mal aimé des régulateurs ou des investisseurs. Je pense notamment aux produits structurés tels que les collateralized loan obligations (CLO) ou les asset-backed securities (ABS). Dans cet environnement, il ne faut pas s’interdire de regarder d’autres placements, tout en faisant très attention à ce que l’on fait.

Les investisseurs redoutent un risque important sur les obligations de la catégorie Investment Grade notées BBB ou BBB –. Ils craignent, en effet, que ces entreprises deviennent des anges déchus et plongent en catégorie spéculative, ce qui aurait des conséquences majeures sur les liquidités. Partagez-vous leurs inquiétudes ?

Comme on ne peut le savoir, autant s’y préparer. Au-delà des risques de marked-to-market, le véritable danger repose sur les questions de liquidités. Or, un investisseur de long terme comme EDF doit pouvoir tenir ses positons même si le marché se dégrade un peu. Nous tenons à éviter les produits donnant un faux sentiment de liquidité, par exemple les ETF de crédit. Même les OPCVM ouverts présentent un risque lorsque tous les investisseurs se retirent en même temps. Notre solution est donc de créer des fonds dédiés. On pourrait souffrir de la baisse des valeurs, mais nous n’aurions pas à subir les décisions de sorties des autres investisseurs et la dégradation de la structure du portefeuille.

Propos recueillis par Aurélien Florin

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