P.Demurger (Maif) : "Une attente sociale croissante conduit à adapter notre modèle économique"

Le directeur général de la Maif est un patron engagé qui répond, à son échelle, à l’urgence climatique et aux risques de fracture sociale. Pour convaincre, il explique en quoi l’engagement d’une entreprise sur ces sujets est un véritable facteur de performance.

Le directeur général de la Maif est un patron engagé qui répond, à son échelle, à l’urgence climatique et aux risques de fracture sociale. Pour convaincre, il explique en quoi l’engagement d’une entreprise sur ces sujets est un véritable facteur de performance.

Décideurs. Avez-vous toujours été convaincu et engagé ?

Pascal Demurger : Non, cet engagement est venu avec le temps. Il s’agit d’abord d’un engagement personnel. En échangeant avec mes enfants je me suis rendu compte qu’ils étaient très préoccupés par ces questions, par l’évolution de la société et qu’ils ne se reconnaissaient pas dans le monde dans lequel on vit. Cet engagement est également le fruit d’une analyse plus rationnelle de la demande qui s’adresse à l’entreprise, y compris de la part de ses collaborateurs, qui souhaitent donner du sens à leur travail et dont le rapport à l’autorité évolue. L’entreprise ne peut pas rester un îlot de verticalité dans cet océan d’horizontalité.

Pourquoi avoir fait de la Maif une entreprise à mission ?

Les entreprises représentent une partie de la réponse aux problématiques actuelles d’environnement et de société. Demain, elles n’auront pas d’autre choix que de s’engager pour soutenir l’État et apporter des solutions. Je constate une « attente sociale » croissante de la part des salariés, des clients ou des actionnaires, qui nous conduit à adapter notre modèle économique. Les organisations ont un rôle à jouer, j’en suis convaincu, et la loi Pacte contribue à les y aider.

"Ce sont les dirigeants qui ont le plus de leviers pour changer le monde"

Par ailleurs, l’engagement de l’entreprise ne doit pas être perçu comme une contrainte supplémentaire mais comme une source de performance. C’est un levier de mobilisation en interne, qui permet de systématiser la recherche de l’impact positif dans toutes nos activités. Notre ambition est d’aligner les intérêts de l’entreprise avec ceux de ses parties prenantes.

De quelle manière ?

Beaucoup d’organisations s’engagent, en créant une fondation par exemple, mais rares sont celles qui – comme la Maif – placent cet engagement au cœur de leur activité. L’entreprise à mission rend visible ce choix et attire les personnes séduites par ce modèle. En motivant plutôt qu’en donnant des ordres, en responsabilisant plutôt qu’en contrôlant, en apportant du sens, le résultat est sans appel : les collaborateurs s’épanouissent et s’impliquent. Les salariés sont fiers de travailler dans l’entreprise. Nos conseillers sur le terrain deviennent de meilleurs ambassadeurs de la marque. On peut tenir le même raisonnement au sujet de nos assurés : investir dans la qualité de la relation coûte de l’argent à court terme, mais génère de la satisfaction et donc de la fidélité. C’est un modèle à la fois vertueux et performant sur le long terme.

Quelle est votre raison d'être ? Comment l'avez-vous définie ?

Collaborateurs et sociétaires entretiennent une relation de proximité très forte avec la Maif. Nous traduisons ces liens dans l’expression de notre raison d’être telle que nous l’avons rédigée : « Convaincus que seule une attention sincère portée à l’autre et au monde permet de garantir un réel mieux commun, nous la plaçons au cœur de chacun de nos engagements et de chacune de nos actions. » Nous avons partagé cette philosophie et notre intention de devenir une société à mission lors d’une convention réunissant 2 000 collaborateurs et représentants des sociétaires. L’accueil a été extrêmement positif. L’annonce a donné lieu à une standing-ovation très émouvante et révélatrice de l’état d’esprit de notre corps social et de son engagement.

Comment cela se traduit-il au quotidien ?

De façon très concrète ! Prenons l’exemple de l’automobile : plusieurs dizaines de milliers de véhicules sont accidentés chaque année. Non réparables, ils sont détruits ou vendus dans des pays moins regardants en matière de normes. En réalité, ils pourraient fournir des pièces de rechange. Nous organisons une filière en ce sens. Autre exemple, nous disposons de nombreux actifs à placer et 85 % de nos investissements sont socialement responsables (ISR). Enfin, nous avons lancé le fonds Maif transition pour soutenir la transition écologique et agricole. Nous avons également doté notre fonds de capital innovation Maif Avenir d’une raison d’être.

Photo : Vincent Jarousseau.

Transmettez-vous ce souffle aux managers de votre entreprise ?

Cela fait partie de nos objectifs. Si cet engagement ne devait reposer que sur des convictions personnelles, il dépendrait de la sensibilité de chacun. Or, nous devons être capables d’entraîner systématiquement les équipes. En démontrant, chiffres à l’appui, que cette politique est un vecteur de performance, il est plus aisé d’opérer un changement de culture en interne.

Comment votre engagement se manifeste-t-il au delà de votre entreprise ?

J’ai écrit un livre préfacé par Nicolas Hulot, L’entreprise du XXIe siècle sera politique ou ne sera plus, ce qui n’est pas un acte innocent. Je me suis demandé en amont s’il était opportun de le faire. À partir du moment où l’on souhaite avoir un impact, il faut convaincre de rejoindre le mouvement. On pourrait se demander si cet engagement plus large est bon pour mon entreprise, dont je dois garantir la performance. En effet, la Maif se singularise aujourd’hui par son action. Si un plus grand nombre de sociétés adoptent des comportements responsables, alors la Maif va moins se distinguer. Pourtant je reste persuadé que c’est dans l’intérêt de mon entreprise que le mouvement prenne de l’ampleur et qu’émerge une prise de conscience plus générale.

Qui faut-il convaincre ?

Pour moi la clé du changement, c’est la généralisation des bonnes pratiques. Ce sont les dirigeants qui ont le plus de leviers pour changer le monde et ce sont eux qui ont le plus de réticences car ils sont orientés résultats. Il faut convaincre que l’engagement de l’entreprise n’est pas seulement une source de coûts supplémentaires mais l’occasion d’améliorer la performance. Je pense que les entreprises qui n’intègrent pas ces considérations dans leurs comportements seront de plus en plus marginalisées. Les clients et les salariés s’écarteront d’elles. Les dirigeants qui ne prennent pas en compte ces attentes sociales courent un risque important.

Comment distinguer des autres les entreprises qui s'engagent vraiment ?

C’est difficile. Cela dit, les entreprises à mission prennent des engagements précis. Elles doivent inscrire des objectifs d’impacts sociaux et environnementaux, les décliner, créer un organisme interne chargé de suivre les avancées, et rendre publiques leurs réalisations. Les sociétés qui s’investiraient uniquement en surface pour des raisons commerciales courent le risque d’être prises en défaut. Rien n’empêche néanmoins d’aller plus loin en labellisant les entreprises les plus vertueuses, un peu à la manière d’un Yuka qui éclaire rapidement sur la qualité des produits.

Propos recueillis par Olivia Vignaud et Roxane Croisier

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