La gestion de la crise par l'OMS reflète l'état des relations internationales

Afin de se décharger de la responsabilité de cette nouvelle pandémie, certains chefs d’État font de l'Organisation mondiale de la santé (OMS) leur bouc émissaire. L'OMS, organisme fragilisé, sous-financé et largement négligé par la communauté internationale depuis des années, doit aujourd’hui faire face à une vague de critiques.

Afin de se décharger de la responsabilité de cette nouvelle pandémie, certains chefs d’État font de l'Organisation mondiale de la santé (OMS) leur bouc émissaire. L'OMS, organisme fragilisé, sous-financé et largement négligé par la communauté internationale depuis des années, doit aujourd’hui faire face à une vague de critiques.

Sous sa forme actuelle, c’est l’existence même de l’agence de santé publique rattachée à l’ONU qui est menacée. Surtout depuis que le président américain, Donald Trump, révolté par la gestion de la crise par l’organisation, a récemment annoncé qu'il suspendait le financement du gouvernement américain à l'OMS. Un coup dur pour cet organisme. Les États-Unis contribuant à hauteur de 400 millions d'euros environ à son budget annuel de 2,1 milliards d'euros. La raison de la colère de Trump ? Il affirme que l'OMS est responsable “d’une grave erreur de gestion et de dissimulation de la propagation du coronavirus", lui reprochant sa complaisance avec la Chine.

La controverse

La question de la responsabilité de l'OMS dans la mauvaise gestion de la pandémie est extrêmement controversée et sera difficile à démêler. Reste à savoir si elle a effectivement essayé de dissimuler la propagation du coronavirus. Pourtant, à y regarder de plus près, il en va autrement lorsque l’on sait que, dès le 5 février, l'Organisation mondiale de la santé déclarait que 675 millions de dollars seraient nécessaires "pour un nouveau plan mondial de préparation et de réponse aux coronavirus" et que près d'un mois plus tard, le 4 mars, l'institution n'avait reçu qu’1,2 million de dollars de contributions. Si le financement a finalement été réuni, les faits démontrent que les États membres et leurs dirigeants, du moins au début, ont décidé d'ignorer l'avertissement de l'OMS et son appel à l’aide financière pour lutter contre le Covid-19. Il semblerait donc extrêmement fallacieux d'accuser l'OMS de ne pas avoir tirer la sonnette d’alarme.

La question de la responsabilité de l'OMS dans la mauvaise gestion de la pandémie est extrêmement controversée et sera difficile à démêler.

Pour autant, si les 675 millions de dollars avaient effectivement été fournis à l'OMS lorsqu'elle en avait fait la demande, cela aurait-il permis de limiter la propagation du coronavirus et d'éviter une pandémie ?  Nous ne le saurons jamais, mais il est tentant de spéculer qu’une dépense de quelques centaines de millions de dollars en février aurait pu éviter de dépenser des milliards de dollars pour des plans de sauvetage économique quelques mois plus tard.

Au mieux, les États membres et leurs dirigeants auront manqué l'occasion d'investir dans la prévention de pandémies, au pire, ils se seront rendus coupables d'une mauvaise gestion financière et budgétaire de premier ordre. Au lieu de s'informer sur la menace du Covid-19, ils ont largement ignoré l'alarme lancée par l'OMS. 

Une terrible erreur

L'OMS a également été largement critiquée pour avoir initialement refusé de déclarer que l'épidémie de coronavirus était une "urgence de santé publique de portée internationale". Avec le recul, il s'agissait manifestement d'une terrible erreur. L'organisation a été accusée de faire trop confiance aux indications de la Chine plutôt que d'évaluer indépendamment l'épidémie afin de distinguer les faits de la fiction présumée des autorités chinoises. Bien que cette accusation soit justifiée, l'OMS avait pourtant bien tenté d'estimer de manière indépendante l'épidémie de Covid-19 en Chine, mais les autorités du pays n'ont pas coopéré. Mi-janvier, les autorités chinoises avaient d’ailleurs rejeté la demande de l'OMS d'envoyer une équipe d'observateurs scientifiques à la conférence de Hubei, alors au centre de l'épidémie. Selon ses détracteurs, c'est l'une des principales accusations qui peuvent aujourd’hui être reprochées au directeur général de l'OMS, le Dr Tedros Adhanom Ghebreyesus, dans la mesure où, lorsque les autorités chinoises ont refusé de jouer le jeu, il aurait dû les dénoncer publiquement. Au lieu de cela, il a gardé le silence avant d'annoncer en février que la Chine "établissait une nouvelle norme pour le contrôle des épidémies".

L'influence de l'OMS reste pourtant limitée au peu de pouvoir que la communauté internationale est prête à lui conférer, comme le démontre le refus de la Chine de soumettre la région de Hubei à un contrôle d'experts scientifiques. De fait, l’institution n'est pas en mesure de contraindre ses membres à agir et ne peut donc pas imposer de sanctions à ceux qui décident d'ignorer ses recommandations. 

Convaincre les États membres d’écouter et d’appliquer réellement ses conseils est devenu l’un des principaux combats de l’OMS, et une gageure, laissant le comité d’urgence de l’organisation désarmé.

En réalité, le soutien de la communauté internationale à l'OMS a largement diminué ces dernières années. Plus préoccupant encore, force est de constater que le financement attribué à l’organisme a lui aussi été considérablement amputé. Ainsi les contributions américaines sont passées de 513 millions de dollars en 2017 à 419 millions de dollars en 2019. À titre de comparaison, le seul centre médical de l'université du Mississippi dispose d'un budget annuel de 1,4 milliard d'euros. 

Convaincre les États membres d’écouter et d’appliquer réellement ses conseils est devenu l’un des principaux combats de l’OMS, et une gageure.

La communauté internationale n’aurait-elle pas, et ce, depuis plusieurs années, tout simplement écarté l’OMS de ses priorités ?

Complaisance ?

Les partisans de Tedros affirment que le désintérêt flagrant des États membres ainsi que le manque de soutien financier de la part des donateurs historiques, tels que les États-Unis auraient été des causes directes de la réticence du directeur général de l’OMS à dénoncer la Chine pour son manque de coopération. 

Selon certains, l’unique recours pour Tedros de sauver cette organisation en manque de ressources aurait donc été de courtiser et de se tourner vers la deuxième puissance mondiale qu’est la Chine, pour tenter de gagner son appui. Ses supporters feront ainsi valoir que la coopération tardive du gouvernement chinois, autorisant les experts de l’OMS à entrer sur le territoire le 8 février, prouve que les efforts diplomatiques du directeur ont finalement porté leurs fruits.

Tedros : "Des abus, des commentaires racistes et des injures à mon égard"

Par ailleurs, la condamnation sévère de Tedros, mis en cause dans sa gestion de la crise, aurait-elle eu des connotations racistes ? C’est en tout cas ce qu’a affirmé le directeur général de l’OMS dans une conférence de presse début avril : "Je peux vous dire que des attaques personnelles ont eu lieu depuis plus de deux, trois mois. Des abus, des commentaires racistes et des injures à mon égard, me traitant de noir ou de nègre. Je suis fier d'être noir, fier d'être nègre. Je m'en fiche, pour être honnête ... même des menaces de mort. Je m'en fous." 

Une élection âprement gagnée

Les récits internes de l'élection de Tedros au poste de directeur général de l'OMS en 2017 suggèrent que la compétition fut extrêmement âpre, indigne d'une organisation telle que les Nations unies, censée exister pour favoriser la paix et la coopération entre les pays. Tout au long de la campagne s’est fait ressentir une division flagrante entre les nations africaines et asiatiques qui soutenaient Tedros et celles disposant d’une influence historiquement significative au sein de l'OMS – telles que les États-Unis, le Royaume-Uni et le Canada – en faveur de son rival, le médecin britannique David Nabarro. Une campagne marquée aussi par des insinuations compromettantes, lorsqu’un expert américain en santé publique accusa Tedros d'avoir tenté de dissimuler trois épidémies de choléra alors qu'il était encore membre du gouvernement éthiopien. Malgré ces accusations, qu’il dément, Tedros l'emporte finalement et devient le premier Africain à occuper le poste de directeur général de l'OMS.

De l’échec de l'OMS dans sa lutte contre la pandémie de coronavirus, il faut avant tout retenir celui de la part de la communauté internationale qui n'aura pas suffisamment investi dans l'organisation pour assurer sa capacité à combattre le Covid-19. Organe divisé, trop peu financé et gravement négligé, l'OMS donne le reflet de l'état actuel des relations internationales. Alors que certaines puissances dans le monde ne cherchent qu'à affaiblir les organismes transnationaux – dont l'Union européenne –, prendre l’OMS dans l’inévitable feu croisé de ces enjeux internationaux sans précédent n'était plus qu'une question de temps.

Coline Choraine

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À chaque nouvelle crise sanitaire mondiale, l’Organisation mondiale de la Santé est montrée du doigt. À chaque fois, elle doit apprendre de ses erreurs et amorcer des changements. La nouvelle pandémie du Covid-19 entraînera-t-elle une réforme en profondeur de l’organisation pour, notamment, renforcer son pouvoir vis-à-vis des États ? Décideurs revient sur l'histoire de l'OMS, en plusieurs épisodes, pour décrypter les rouages de cette organisation, son fonctionnement, ses échecs mais aussi ses succès.
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