Numeum : "Cybersécurité : l'Europe devrait prendre des décisions beaucoup plus radicales"

Numeum : "Cybersécurité : l'Europe devrait prendre des décisions beaucoup plus radicales"
Godefroy de Bentzmann (Devoteam) et Pierre-Marie Lehucher (Berger-Levrault)

Née de la fusion en juin 2021 de Syntec Numérique et de Tech In France,  Numeum est la première organisation professionnelle de l’écosystème numérique en France. Ses deux co-présidents, Godefroy de Bentzmann (Devoteam) et Pierre-Marie Lehucher (Berger-Levrault), reviennent sur les raisons de cette fusion et sur l’impact de la crise sur les écosystèmes représentés.

Décideurs. Quelles sont les raisons de cette fusion entre Syntec Numérique et Tech In France en juin dernier ?  

G.de Bentzmann. Ces deux organisations représentent un seul secteur : celui de l’écosystème numérique en France, il était donc naturel qu’elles se réunissent. Depuis quelques années, et en raison de l’accélération très importante de la transformation digitale des entreprises en France, il n’était plus pertinent qu'il soit scindé en deux. Cela pouvait même être contre-productif. Cette fusion a été l’occasion de repenser l’avenir et poser de nouveaux jalons pour porter efficacement la voix du numérique en France et en Europe. 

P-M. Lehucher. Ce que nous avons fait cette année, c’est ce que devrait faire notre pays aujourd’hui, et c’est d’ailleurs ce qui est espéré aux travers des différents plans de relance du gouvernement. De plus, bien que très performantes, nos deux organisations baignaient dans un certain conservatisme en termes de fonctionnement. Dans une économie qui se transforme à ce point au niveau international, il n’était plus possible de rester à ce stade. Nous devions nous réinventer.   

Cette fusion s’inscrit-elle dans le contexte particulier marqué par la crise sanitaire ?   

P-M. L. La pandémie nous a donné des arguments pour lutter contre les réfractaires à cette fusion. Car le principal danger qui guette notre écosystème, et tant d’autres, est le refus de ce type de rapprochement, pourtant nécessaire à la transformation de notre industrie du numérique.  

"La pandémie nous a donné des arguments pour lutter contre les réfractaires à cette fusion"

G.de B. Alors que nous avions posé les jalons de ce rapprochement des structures avant la pandémie, la crise a accéléré les choses. Le contexte politique a aussi son importance : les prochains enjeux politiques stratégiques que sont l’élection présidentielle et la présidence française de l’Union européenne seront des opportunités pour donner les moyens au numérique de jouer son rôle sur fond de relance économique. 

Quelles sont les missions de Numeum ?  

G.de B. Au-delà d’être la voix des acteurs du numérique en France et en Europe, nous voulons continuer à faire passer les bons messages, notamment, en France, en ce qui concerne la formation. Pendant longtemps, nous étions les seuls à alerter le ministère de l'Education nationale sur le fait que les jeunes n’étaient pas suffisamment formés aux métiers du numérique et nous demandions la création d’un Capes informatique. Aucun secteur, que ce soit la banque, l'assurance ou encore l’automobile, ne se sentait concerné par le sujet. De même, quand nous nous sommes intéressés avec la Cnil aux nombreux effets de l’entrée en vigueur du RGPD, et notamment les incidences sur la sous-traitance, là encore, nous étions  les seuls. Nous concentrions toutes les problématiques technologiques liées à l’informatique.   

Aujourd’hui, si le sujet de la formation est loin d’être pris en compte par toutes les industries, les problématiques liées au RGPD, au DSA [Digital Services Act] ou encore au DMA [Digital Market Act] sont considérées par la grande majorité des entreprises.   

P-M. L. En tant que syndicat professionnel, nous avons une responsabilité particulière car Numeum regroupe toutes les compétences clés,  aussi bien en termes de formation que de structures. Nous comptons des sociétés du CAC40 mais également des start-up, des PME et des ETI, des entreprises récentes ou de création ancienne, des business traditionnels ou disruptifs. Nous incluons également le secteur académique et universitaire.   

Quels ont été les effets de la crise sur le marché des ESN et des éditeurs de logiciels ?  

G.de B. Entre 2019 et 2020, une baisse de chiffre d’affaires de 4,6% pour le secteur du numérique a été observée. Celui-ci devrait connaître en 2021 une reprise dynamique avec une croissance évaluée à 4,8% soit près de 54,9 milliards d’euros.  Ce retour de la croissance s’explique notamment par les dépenses IT qui devraient constater une évolution importante puisque 54% des DSI ont déclaré un budget IT en hausse en 2021.   

Ce rebond reste toutefois conditionné par la situation économique des clients: la migration vers le cloud, ainsi que l’amélioration des usages de la data constituent les priorités en matière d’IT pour 54% des clients des entreprises du numérique, qui ont déjà lancé ou lanceront des projets en ce sens en 2021.   

"La crise a boosté l’écosystème français et fait prendre conscience que l’heure des « proof-of-concept » était révolu"

La crise a boosté l’écosystème français et fait prendre conscience que l’heure des « proof-of-concept » était révolu et qu’il était temps de s’équiper en logiciels, en services SaaS et d’implémenter une nouvelle manière de travailler, ce qui a entraîné assez logiquement une crise de compétences disponibles.  

Cette pénurie de compétences est-elle une spécificité française ?  

P-M. L. Non, car le problème est encore pire en Espagne et très compliqué également en Amérique du Nord ! Il y a en revanche une spécificité française : celle de ne former au numérique que des ingénieurs en priorité alors que les profils Bac -2 ou Bac +2 pourraient également  être  d’excellents candidats car le numérique requiert de très nombreuses compétences. Nous avons en France un réservoir de talents disponibles qui n’est pas exploité.   

"En Europe, seulement 13% de femmes diplômées travaillent dans ce secteur. En Asie, elles sont 55%"

G.de B. Nous avons par ailleurs lancé il y a deux ans une initiative baptisée « Femmes du numérique » pour inciter les femmes à se projeter dans le numérique. En Europe, seulement 13% de femmes diplômées travaillent dans ce secteur. En Asie, elles sont 55%. Je suis néanmoins confiant, car nous sommes en train d’inverser la courbe. Il y a quatre ans, le gouvernement a rendu obligatoire l’apprentissage de l’informatique (codage et algorithmique) à partir de la classe de 3e. Selon moi, une des mesures les plus efficaces que l’on puisse prendre pour permettre d’inverser cette tendance.  

En matière de cybersécurité, la France et l’Europe ont-elles pris la mesure du danger ?  

G.de B. Même si l’ANSSI [Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information] a beaucoup œuvré au niveau national depuis sa création en 2009, force est de constater que l’Europe n’est pas assez organisée pour contrer efficacement cette menace. Il n’y a pas de norme donc chaque pays a sa propre vision. Par ailleurs, les certifications des solutions informatiques ne sont pas homogènes même s’il existe des passerelles. L’Europe n’a clairement pas pris la mesure des enjeux liés à la cybersécurité et devrait prendre des décisions beaucoup plus radicales.   

Propos recueillis par Anne-Sophie David  

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