Numérique et environnement, une relation toxique ?

Quel est l’impact réel du numérique sur l'environnement ? Le déclin progressif des secteurs primaire et secondaire dans les pays développés a contribué à en masquer les effets mais l’accès à Internet se paye au prix fort, de l’extraction massive de matériaux à la consommation énergétique ininterrompue des data centers, en passant par la maintenance des infrastructures réseaux. Analyse.

Quel est l’impact réel du numérique sur l'environnement ? Le déclin progressif des secteurs primaire et secondaire dans les pays développés a contribué à en masquer les effets mais l’accès à Internet se paye au prix fort, de l’extraction massive de matériaux à la consommation énergétique ininterrompue des data centers, en passant par la maintenance des infrastructures réseaux. Analyse.

“ Si l’on veut être sérieux avec les objectifs de transition énergétique, il est indispensable de prendre en compte l’impact du numérique, qui est en croissance exponentielle ”. Cette phrase, signée Matthieu Auzanneau, directeur général du Shift Project, traduit une situation étonnante : le numérique est bien souvent oublié dans la dynamique de réduction des émissions alors qu’il constitue un secteur polluant de l’économie en pleine croissance. 

Émissions et numérique, un couple inséparable ?

La distance moyenne parcourue par une donnée numérique est de 15 000 km selon le rapport “ La face cachée du numérique ” de l’Agence de la transition écologique (Ademe). Les 8 à 10 milliards de mails échangés (hors spams), et les 180 millions de recherches Google effectuées chaque heure alourdissent le bilan carbone du numérique. Toutefois, c’est bien la fabrication des équipements des consommateurs qui polluent le plus. En effet, toujours selon l’organisme, 28 % des émissions de CO2 du numérique sont issues des infrastructures réseaux, 25 % proviennent des data centers et 47 % des équipements des consommateurs. Pour manufacturer des objets ayant ce niveau de technologie, des dizaines de métaux différents sont assemblés, qu’il faudra au préalable extraire du sol, broyer, traiter chimiquement (terres rares) et assembler. Ces processus, en plus d’être très polluants, soulignent la boulimie insatiable des appareils connectés : la fabrication d’un ordinateur de 2 kg aura nécessité 800 kg de matières premières et généré 124 kg de gaz carbonique. De manière générale, “ il faut mobiliser de 50 à 350 fois leur poids en matières pour produire des appareils électriques à forte composante électronique ”, précise l’Ademe. Pour ne rien arranger, la fabrication des composants et l’assemblage de ces derniers ont lieu principalement en Chine et en Corée du Sud, pays où l’électricité provient pour une grande partie du charbon.

The Shift Project, think tank qui œuvre à libérer l’économie de la contrainte carbone, alerte de son côté, sur les dérives de la vidéo en ligne. Elle génère selon eux “ 60 % des flux de données mondiaux et plus de 300 millions de tonnes de CO2 par an, […] 20 % du total des émissions de gaz à effet de serre (GES) dues au numérique, soit 1 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre ou autant que l’Espagne ”. Globalement, le numérique représente 4 % des émissions mondiales de gaz carbonique, et accroît sa consommation d’énergie d’environ 9 % par an.

Démystification numérique

Il est aujourd’hui commun d’entendre que le bilan environnemental du numérique, jusque-là plutôt négatif, pourrait être fortement amélioré par la mise en place d’une filière efficace de recyclage de grande ampleur. Une différence doit néanmoins être faite entre le recyclage de bouteilles en plastique et celui de composants électroniques complexes. Philippe Bihouix, ingénieur membre du conseil d’administration de l’Institut Momentum, met en avant les limites du recyclage, et l’incapacité de l’homme à se reposer sur cette solution pour verdir l’usage qu’il fait du numérique. Le deuxième principe de thermodynamique met l’usure à l’honneur : impossible de recycler complètement, il y a toujours des pertes liées à l’usure. D’autre part, les appareils high tech font appel à des alliages de métaux qui ne sont pas utilisés dans leur forme pure, et de surcroît présents en quantités infimes dans les composants : “ Selon les mélanges, et en fonction des quantités, une partie de la ressource n’est pas récupérable en fin de vie ”. Enfin, même si les matériaux parviennent à être récupérés, ils sont parfois perdus fonctionnellement et subissent une “ dégradation de l’usage ” puisque les aciers recyclés ne retrouvent pas leur utilisation première la plupart du temps et se retrouvent alloués à la fabrication de ferraillage pour la construction.

La 5G, dont l’arrivée en France est prévue pour le deuxième semestre 2020, a été annoncée comme plus rapide, plus fonctionnelle et surtout plus écologique que la précédente génération. Ainsi, l’Autorité de régulation des communications électroniques, des postes et de la distribution de la presse (Arcep) affirme que la dernière génération pourrait offrir une efficacité énergétique supérieure aux précédentes, et donc en théorie consommer moins d’énergie et, par extension, moins polluer. Cependant, elle met également en garde contre un possible effet rebond : “ Une évolution technologique qui s’avère permettre une réduction des émissions de GES à usage constant est susceptible de produire en fait un accroissement global des émissions en raison de la multiplication des usages qu’elle permet ”. De fait, bien que les promesses faites par la 5G soient attrayantes, les utilisateurs devront sûrement changer leurs équipements pour pouvoir en profiter. En facilitant l’accès au réseau, depuis de plus en plus de localisations différentes, et pour un nombre croissant d’usagers, les réseaux de télécommunications risquent d’être encombrés comme jamais auparavant.

Les solutions alternatives

George Kamiya, coordinateur de projets dans les domaines du numérique, de l’énergie et de la mobilité à l’Agence internationale de l’énergie (AIE) et le Shift Project ont obtenu des résultats différents, quant aux quantités de polluants émises par le monde du numérique, mais s’accordent sur les conclusions. Ils appellent à contrôler la consommation numérique, à privilégier des écrans de petite taille et craignent que l’utilisation massive des plus hautes résolutions 4K (bientôt 8K) ne fassent “ exploser la consommation d’énergie ”. Afin de réduire le recours aux vidéos en ligne, le think tank recommande l’utilisation de Carbonlyser, un outil qui “ permet de visualiser la consommation électrique et les émissions de gaz à effet de serre (GES) associées à votre navigation internet ”.

Le Conseil général de l'économie de l'industrie de l'énergie et des technologies propose, quant à lui, dans son rapport “ Réduire la consommation énergétique du numérique , de “ mandater l’Afnor pour impulser la création d’un groupe de normalisation européen visant à définir les normes de calcul de la consommation électrique et de l’énergie grise des matériels informatiques ”. L’objectif principal de ce groupe serait d’appliquer l’étiquetage énergétique, jusqu’alors surtout lié à l’électroménager, l’automobile et l’immobilier, au matériel informatique. Cette suggestion va de pair avec une volonté d’imposer au niveau européen des objets technologiques réparables, dotés de batteries universelles pouvant être interchangées entre les appareils, tout cela pour favoriser l’éclosion de filières de reconditionnement, et ainsi allonger les durées de vie des appareils. Le numérique ayant un impact non négligeable sur l’environnement, il appartient maintenant aux décideurs de discerner les mesures potentiellement efficaces parmi la quantité de solutions disponibles, et de les appliquer. 

 

Par Thomas Gutperle

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