Nicolas Bouzou (Asterès) : "Économiquement, la France fait ce qu’il faut”

Alors que la crise sanitaire se prolonge, comment juger les mesures économiques et budgétaires mises en œuvre pour tenter de circonscrire ses effets ?  Nicolas  Bouzou, économiste habitué des échanges avec Bercy, revient sur les décisions prises par l’exécutif depuis mars et sur la politique menée par la BCE pour accompagner la relance.

Alors que la crise sanitaire se prolonge, comment juger les mesures économiques et budgétaires mises en œuvre pour tenter de circonscrire ses effets ?  Nicolas  Bouzou, économiste habitué des échanges avec Bercy, revient sur les décisions prises par l’exécutif depuis mars et sur la politique menée par la BCE pour accompagner la relance.

Décideurs. Le plan de relance mis en place par l’exécutif depuis le premier confinement, renforcé depuis, est-il à la hauteur de la situation ?   

Nicolas Bouzou. Oui, absolument. D’ailleurs, il faut distinguer deux choses : le soutien des entreprises dans les secteurs en difficulté, notamment ceux qui font l’objet de fermetures administratives comme les salles de sport et les restaurants, d’une part et les mesures de relance de l’activité d’autre part. La conjugaison de ces deux types de dispositions constitue un très bon dispositif. D’un point de vue économique, la France fait ce qu’il faut. Elle est sans doute l’un des pays qui fait le plus au monde. La vraie difficulté de la situation n’est finalement pas tant économique que sanitaire. La meilleure relance, c’est l’immunité collective, qui passera sûrement par un vaccin. Ce qui est certain c’est que le plan de relance tel que présenté par le ministre de l’Économie au mois d’août est très bien sur le papier mais assez peu opérant car il se brise sur le problème de la confiance qui relève entièrement de la situation sanitaire. Quand sortirons-nous de la crise ? Comment se passera la sortie du deuxième confinement ? La stratégie du « tester, tracer, isoler » fonctionnera-t-elle ? Quand et à qui les vaccins seront-ils distribués et à quel point seront-ils efficaces ? Une fois que l’on pourra répondre à toutes ces questions sanitaires, la reprise économique suivra, les entreprises utiliseront toutes les potentialités qui leur sont offertes par le plan de relance.  

De telles aides ne financent-elles pas plutôt des entreprises zombies ?  

Si et c’est l’une des grandes difficultés du soutien aux entreprises en période de récession. Il est certain que les mécanismes de soutien classiques – chômage partiel, annulations de charges, prêts, etc. – financent forcément aussi des entreprises zombies, non rentables à moyen ou long terme et qui ne survivent qu’en bénéficiant des dispositifs d’aide. La politique monétaire de taux d’intérêt extrêmement faibles leur permet assez facilement de s’endetter. Cela dit, je pense que la politique menée par le gouvernement est la moins mauvaise des options. En période de crise extrême, particulièrement grave et inédite, on ne peut pas viser la politique économique optimale mais plutôt la moins mauvaise. Lorsqu’on aide les entreprises en période de récession, on en aide forcément trop mais je crois qu’il vaut mieux trop en soutenir que pas assez.    

“La meilleure relance, c’est l’immunité collective” 

Le plan de relance est-il à même d’accélérer la transition écologique comme l’affirme le gouvernement ?  

Oui. Un tiers du plan de relance est consacré à la transition écologique avec notamment un volet très positif sur la rénovation des bâtiments privés et publics, en général très mal isolés. Une position en total décalage avec la politique écologique générale du gouvernement. D’un côté on accélère la transition écologique, et de l’autre on ferme des réacteurs nucléaires alors que le nucléaire est l’énergie la plus propre qu’il soit, la plus sûre, la moins coûteuse et la plus intéressante économiquement pour la France qui dispose d’un vrai savoir-faire. Il y a là une véritable incohérence en matière de politique écologique.   

Que pensez-vous de la politique menée par la BCE ? Est-elle efficace ?   

Je pense qu’elle mène la moins mauvaise des politiques. Aujourd’hui, la BCE achète indirectement auprès de banques une très grande partie des obligations émises par les États de la zone euro. Résultat ? 70 % des nouvelles obligations ainsi émises se retrouvent à l’actif de la BCE. Ce phénomène de monétisation de la dette est très positif pour la solvabilité des États. Avec un bilan extensible à l’infini puisqu’elle a l’extraordinaire privilège de pouvoir acheter avec de la monnaie qu’elle crée elle-même, la BCE peut acheter autant d’obligations qu’elle le souhaite. Mais il n’y a jamais rien de magique. La monétisation de la dette crée aussi des difficultés : elle fait grimper les prix des actifs, notamment l’immobilier, elle va de pair avec des taux d’intérêt zéro ou négatifs ce qui dérègle la finance, elle crée des entreprises zombies. Mais, encore une fois, il ne s’agit pas tant de choisir la bonne politique que la moins mauvaise. Et c’est exactement ce que fait la BCE.   

“En période de crise extrême, on ne peut pas viser la politique économique optimale mais plutôt la moins mauvaise” 

Dans cette situation, faut-il annuler la dette ?  

Absolument pas puisqu’en réalité, c’est déjà fait. Le simple fait que la BCE fasse figurer de la dette publique à son actif rend cet endettement perpétuel. En effet, la BCE ne va pas spéculer sur cette dette et, le jour où elle sera exigible, si l’État a des difficultés à la rembourser, il lui suffira d’émettre une nouvelle obligation qui sera rachetée par la BCE. Il n’y a donc absolument aucune nécessité d’annuler la dette. Au contraire, l’annulation n’aurait qu’un seul et unique déplorable effet à court terme : créer de la panique sur les marchés. À la sortie de la crise, la France se retrouvera avec 130 % ou 140 % d’endettement public mais dont une partie est de la « dette Covid » qui est traitée différemment de la dette classique. Étant monétisée, elle ne pose pas de problème de solvabilité pour les États qui, en plus, auront cinquante ans pour la traiter.    

Les Français sont-ils prêts à participer à la relance économique ? Le dispositif d’éducation financière des Français, nécessaire selon Bruno Le Maire, peut-il porter ses fruits ?   

Je n’en suis pas sûr. Le taux d’épargne financière atteint environ 20 % du revenu à la sortie du second confinement, ce qui est colossal. Cette épargne ne sera pas forcément investie dans le capital des entreprises, qui en ont pourtant cruellement besoin. La partie non consommée de l’épargne, on le voit déjà, sera placée sur des supports extrêmement liquides et non risqués. Si l’on veut diriger l’épargne des ménages vers la relance, il n’y a, à mon avis, qu’une possibilité – pas très saine d’un point de vue économique –, c’est que l’État prenne en charge le risque de l’épargne en fonds propres, tout en se faisant rémunérer. Si on considère que placer son argent dans des fonds propres rapporte 3 %, l’État pourrait prendre 1,5 % pour garantir l'épargne, et les 1,5 % de rentabilité restante iraient aux épargnants. Mais l’État est un peu frileux pour mettre cela en place. Tout récemment, le fonds BE1 de Bpifrance qui permet de mutualiser les risques est à mon sens un excellent outil, même s'il ne concerne pas tous les ménages.  

“Je suis entièrement d’accord avec la position du gouvernement qui s’interdit toute hausse d’impôt” 

La fiscalité est un outil que n’a pas actionné l’exécutif depuis le début de la crise. Que penser des propositions de baisser la TVA pour relancer la consommation ou de réinstaurer un impôt sur les grandes fortunes ?  

Je pense que les seuls ajustements fiscaux doivent se faire au cas par cas, de façon chirurgicale. En ce qui concerne la TVA, il est vrai que les Français ont beaucoup d’épargne mais nous avons vu, après le premier confinement, que la consommation est rapidement remontée. Je ne crois pas qu’il y ait besoin de soutiens globaux à la consommation alors même que des dispositifs très puissants sont à l’œuvre notamment avec le chômage partiel. Seules quelques baisses de TVA pourraient être envisagées pour soutenir des secteurs particulièrement touchés comme l’artisanat. Quant à l’option d’augmenter les impôts sur les riches, je pense que c’est un sujet dans le cadre de la solidarité qui se posera dans le cadre de la campagne présidentielle mais qui n’est pas du tout à l’ordre du jour. Je suis entièrement d’accord avec la position du gouvernement qui s’interdit toute hausse d’impôt quelle qu’elle soit car les agents économiques ont besoin d’être rassurés et d’avoir de la visibilité sur la reprise.  

Le projet de taxation des Gafa de l’OCDE a-t-il des chances de voir le jour, notamment depuis l’élection de Joe Biden ?  

En fait, Donald Trump n’était pas hostile à cette idée. Il s’agit d’un projet bien plus vaste que la seule taxation des géants du numérique : c’est un projet de refonte de la fiscalité des entreprises vers un modèle plus juste qui permettra donc de taxer davantage les Gafa. C’est un excellent projet, son audience est réelle, il fait consensus auprès des banque de l’OCDE et doit être déployé assez rapidement. Cette réforme est très importante symboliquement car c’est un sujet de coordination fiscale internationale. Il est primordial que la communauté internationale montre qu’elle peut faire preuve de de multilatéralisme sur des sujets fiscaux complexes.  

Propos recueillis par Sybille Vié et Émilie Zana

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