Médiator, Servier : le combat d’Irène Frachon

Les laboratoires Servier ont versé 116 millions d’euros aux victimes du Mediator. Cela n’aurait pas été possible sans l’engagement d’Irène Frachon.

Les laboratoires Servier ont versé 116 millions d’euros aux victimes du Mediator. Cela n’aurait pas été possible sans l’engagement d’Irène Frachon.

115,9 millions d’euros. C’est, selon Le Parisien, la somme totale versée par les laboratoires Servier à 3 600 patients victimes du Mediator. Ce médicament retiré du marché en 2009 aurait entrainé des pathologies cardiaques pour des milliers de patients. Ces derniers ont reçu entre un millier et un million d’euros. Un record dans l’Hexagone en matière d’indemnisation médicale. Ce revirement a été possible grâce au combat d’une femme : Irène Frachon.

Bretonne, amatrice de musique, rien ne la prédisposait, Irène Frachon à s’attaquer aux laboratoires Servier et, à travers eux, aux autorités sanitaires de l’époque. À dénoncer le déni collectif qui tue, les intérêts économiques qui prévalent sur la santé des patients. Le scandale que l’on tait et les morts que l’on cache. Et pourtant elle l’a fait.

"Je suis une personne normale. Une personne normale qui a découvert un charnier"

On a reproché beaucoup de choses à Irène Frachon ces dernières années mais jamais encore de pratiquer la langue de bois. Il faut dire que les formules nuancées et autres compromissions verbales ne sont pas son fort. Surtout lorsqu’il s’agit d’évoquer les laboratoires Servier « des criminels et des fous… » –et le Médiator « un poison qui tue depuis des années » - . Seule entorse à sa règle du parler haut et vrai : lorsqu’il s’agit d’elle. Du courage qu’il lui a fallu pour s’attaquer aux laboratoires Servier et aux bureaucrates des autorités sanitaires. Pour briser l’omerta et dénoncer tout haut ce que beaucoup savaient déjà. Certains appellent cela de l’héroïsme, d’autres de l’inconscience. Elle, se contente d’évoquer une réaction naturelle face à une situation qui ne l’est pas.  « Je suis une personne normale, glisse-t-elle. Une personne normale qui a découvert un charnier.» Et qui, depuis, refuse de se taire et d’attendre. Attendre que la procédure s’enlise sous les efforts des avocats engagés par Servier « pour débouter les plaignants ». Attendre que le temps favorise l’engourdissement des consciences et la démobilisation des volontés.

Intouchable

Depuis qu’un premier cas d’hypertension artérielle pulmonaire (une maladie rare du poumon) l’a alertée chez un de ses patients, la sienne ne faiblit pas. Rapidement, elle soupçonne le Médiator, « une amphétamine coupe-faim extrêmement dangereuse commercialisée comme un antidiabétique ». On est alors en février 2007. Le Médiator est prescrit par des généralistes et remboursé par la sécu. Servier est le deuxième laboratoire pharmaceutique de France. Il a la confiance des autorités sanitaires. Autant dire intouchable et, pour quiconque chercherait à s’y attaquer, un combat perdu d’avance. Irène Frachon s’y engage néanmoins. Aidée de quelques confrères, elle recense les cas suspects, engrangeant les données de manière à démontrer la dangerosité d’un produit qui, elle en est convaincue, provoque des malformations cardiaques et pulmonaires. Puis viennent les premières confrontations avec les représentants de Servier et de l’Afssaps (devenue l’ANSM) ; le mépris des uns, l’incrédulité des autres. Les efforts déployés au sein des hiérarchies parisiennes pour la discréditer, les attaques en diffamation, les tentatives d’intimidation et, pendant ce temps, la mise à l’écart professionnelle de « celle qui dérange », l’accumulation de ses renoncements (vacances, sorties, loisirs…) Sa sidération, enfin, face au renversement des priorités constaté chez des autorités sanitaires « apparemment plus soucieuses des intérêts économiques des labos que de la santé des patients ». Face, surtout, au déni collectif.

Négationnisme

Ce « mécanisme de défense naturelle » qui se déploie dans les sphères académiques pour refouler « l’impensable » : une organisation « structurellement criminelle » qui, affirme Irène Frachon, savait depuis la fin des années 1990 que son produit tuait et qui a poursuivi sa commercialisation en dissimulant sa dangerosité, sans que les autorités sanitaires ne s’y opposent. De quoi bouleverser le système tout entier et « déclencher un véritable courant négationniste chez toute une nomenklatura médicale qui, souligne-t-elle, persiste aujourd’hui encore à affirmer que les chiffres sont exagérés et à parler d’emballement médiatique ». Ceci alors même que l’expertise pénale a conclu à la responsabilité du Médiator dans environ 2000 décès. Une réaction qu’Irène Frachon s’explique aisément.  « Cette affaire a révélé l’influence écrasante de l’industrie pharmaceutique sur le corps médical. L’admettre étant pour eux insupportable, mieux vaut se répéter que Frachon est une petite pneumatologue de province en quête de notoriété. »  

« Business as usual »

Lorsqu’enfin Servier est mis en accusation, c’est le soulagement ; « l’impression d’avoir fait le job ». Puis, rapidement, la désillusion.  « Je pensais qu’on en avait fini, que c’était gagné, et puis a débuté l’enfer procédurier », raconte-t-elle en évoquant les dossiers de plainte contestés points par points, les tractations sans fin, les indemnisations « au compte-gouttes » et pendant ce temps « Servier qui continue à prospérer »

De quoi entretenir la colère et susciter certains questionnements. « Que de la viande de cheval soit substituée à de la viande de bœuf dans un plat surgelé et l’abattoir ferme le lendemain. Là, l’expertise pénale conclut à 2 000 morts et pour Servier, c’est business as usual !» s’emporte celle qui, après toutes ces années de lutte, refuse de rendre les armes. Non pas par idéologie ou acharnement mais par simple absence de choix.  « ll y a eu crime et dissimulation de crime : me taire n’a jamais été une option », résume-t-elle simplement, écartant, dans la foulée, les titres de lanceuse d’alerte et de figure d’exemplarité qu’on cherche à lui attribuer. « Je ne suis qu’un médecin normal, un témoin qui dit ce qu’il a vu – des gens empoisonnés par un produit qu’ils croyaient être un médicament. » Une femme qui dit non.  

Caroline Castets

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