Matthieu Poisson (Amundi TE) : « Les investisseurs institutionnels sont très friands de fonds d'infrastructures énergétiques »

Face à l'appétit des investisseurs institutionnels pour les infrastructures de transition énergétique, la société de gestion Amundi TE a fait le pari de s'associer avec un industriel pour proposer des actifs alternatifs jusqu'alors absents des marchés. Rencontre avec Matthieu Poisson, à l'origine de ce partenariat inédit.

Face à l'appétit des investisseurs institutionnels pour les infrastructures de transition énergétique, la société de gestion Amundi TE a fait le pari de s'associer avec un industriel pour proposer des actifs alternatifs jusqu'alors absents des marchés. Rencontre avec Matthieu Poisson, à l'origine de ce partenariat inédit.

Décideurs. Amundi Transition Énergétique a été créé en 2016. Pouvez-vous expliquer la genèse de ce projet ?

Matthieu Poisson. L'idée de départ était simple. EDF, avec ses capacités de sourcing et ses équipes opérationnelles très importantes, a pour modèle de développer et de financer des actifs énergétiques. Cependant, les besoins en infrastructures énergétiques ont explosé en volume (et vont exploser dans un futur proche en France), et ont changé en nature, notamment sous l’impulsion des pouvoirs publics : il y a pour EDF la nécessité de développer rapidement des actifs de la transition énergétique et donc de trouver une solution de financement qui soit duplicable dans le temps. De l’autre côté, Amundi a fait le constat que, dans un environnement de taux obligataires bas qui perdurent, les investisseurs institutionnels, en particulier ceux aux passifs longs tels que les assureurs-vie, sont très friands de fonds d'infrastructures énergétiques. Ces derniers présentent en effet un profil de risque attractif, du fait de la régularité relative de leurs revenus. 

En quoi consiste votre modèle ?

Notre modèle vise à associer un sponsor industriel (EDF) et un sponsor financier (Amundi) afin de travailler sur des actifs diversifiants qui ne peuvent se financer directement sur les marchés, du fait de leur taille et de leur temps de développement. Les gros actifs traditionnels de la transition énergétique [ndlr : éoliens et solaires] sont devenus de plus en plus chers pour les investisseurs. Il nous semblait donc pertinent de leur proposer de nouveaux produits plus alternatifs et très techniques, tels que les réseaux de chaleur, les incinérateurs, les centrales biogaz… Nous proposons donc des programmes d’investissement portant sur toute la durée de ces actifs, soit vingt-cinq ans, en misant sur un profil de rendement régulier et prévisible, ce qui est un objectif fondamental en infrastructure. De ce point de vue, notre modèle d’investissement est très différent de celui qui consiste à acheter des actifs pour les revendre avec plus-values au bout de quelques années de détention. Amundi Transition Énergétique vise une capacité d’investissement supérieure à deux milliards, avec une priorité pour la zone euro, à savoir 75 % au minimum.

Associer efficacement un sponsor industriel et un sponsor financier


Quelles sont les modalités de votre coopération avec EDF ?

EDF et Amundi ont créé une joint-venture pour gérer les investissements. Celle-ci bénéficie d’un droit de première offre avec cinq filiales du groupe EDF. En retour, nous partageons la rémunération versées par  les investisseurs à parts égales. Grâce à ce système, nous apportons aux investisseurs l'accès à des projets que les autres fonds ont beaucoup de mal à approcher. De surcroît, l’adossement à un groupe comme EDF apporte un track record industriel sans équivalent, ce qui est un point fondamental pour apporter à nos investisseurs le niveau de sécurité nécessaire pour investir sur une très longue période comme nous le proposons.

Les investisseurs n'ont-ils pas manifesté des inquiétudes quant à la nouveauté de votre modèle ?

La principale inquiétude des investisseurs concernait notre indépendance vis-à-vis d'EDF en matière de stratégie d'investissement. En d'autres termes, comment assurer l'alignement d'intérêts entre nos deux maisons ? La réponse est relativement simple : EDF est exclusif avec nous, ce qui n'est pas réciproque, les projets de l'énergéticien ne représentant que la moitié de notre portefeuille actuel.
De plus, l'investissement dans les infrastructures de la transition énergétique permet actuellement de bénéficier d'un traitement favorable du régulateur dans le cadre de la directive Solvabilité II qui réglemente le secteur assurantiel, gros investisseur en infrastructures. Cependant, compte tenu du succès de cette classe d'actifs et donc de l’inflation des valorisations sur la plupart des transactions, les fonds classiques, qui souvent appliquent un modèle du type private equity, sont petit à petit obligés de déformer leur stratégie d'investissement. Aux yeux de certains, les maisons de retraite sont ainsi devenues des infrastructures ! Afin d'anticiper tout débat avec les autorités assurantielles, nous  avons pris un conseil extérieur afin de redéfinir ce qu'est une infrastructure éligible au SCR* réduit de 30 % [ndlr : au lieu de 49 %]. Sur la base de ces travaux, nous avons développé une méthodologie avec une quarantaine de critères, permettant une analyse deal by deal, opposable au régulateur.

Qu'en est-il de la rentabilité se ces projets ?

Il est évident que nous ne pouvons pas mobiliser une équipe complète pendant plusieurs mois sur chaque projet, étant donné que, sur ces actifs alternatifs de la transition énergétique, il s’agira in fine d’opérer un portefeuille de dizaines de petits contrats. Nous avons donc créé avec EDF un cadre contractuel permettant d’industrialiser le traitement des sujets afin de pouvoir constituer rapidement des portefeuilles à la taille idéale. Cette méthodologie nous permet de viser un objectif de rendement brut compris entre 9 et 10 %.


Propos recueillis par Boris Beltran

 

*Le Capital de Solvabilité Requis (ou SCR en anglais, Solvency capital required) correspond au capital économique dont a besoin une entreprise d'assurance ou de réassurance pour limiter la probabilité de ruine à 0,5%, c'est-à-dire à une seule occurrence tous les 200 ans.
 

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