Marlène Schiappa : "Il est indispensable de déployer une offre de présence républicaine"

Dans un entretien exclusif accordé à Décideurs, la ministre déléguée à la Citoyenneté revient sur le médiatique projet de loi contre le séparatisme. Selon elle, il doit être accompagné d’un "combat culturel" tant sur le terrain que dans les médias.

Dans un entretien exclusif accordé à Décideurs, la ministre déléguée à la Citoyenneté revient sur le médiatique projet de loi contre le séparatisme. Selon elle, il doit être accompagné d’un "combat culturel" tant sur le terrain que dans les médias.

Décideurs. Quelle est votre définition du séparatisme ?

Marlène Schiappa. Il y a séparatisme lorsqu’un groupe décide de considérer que ses règles sont supérieures aux lois de la République. Un chauffeur de bus qui ne veut pas s’installer à une place précédemment occupée par une femme, le refus d’accueillir des femmes dans certaines enceintes pour des motifs religieux, ou, au contraire, d’en exclure les hommes pour ces raisons, sont des formes de séparatisme. J’insiste sur le fait que le projet de loi contre le séparatisme vise à renforcer le principe de laïcité dans la République, à lutter contre l’islamisme mais aussi les dérives sectaires. Je pense notamment au mouvement La Famille, qui a fait l’objet d’un documentaire cet été.

Pourtant, une grande partie de la gauche est contre ce projet de loi qu’elle juge islamophobe et stigmatisant…

Le projet vise au contraire de garantir une cohésion pour tous les citoyens, que chacun puisse exercer son libre arbitre. Je m’étonne que les responsables de la gauche aujourd’hui rechignent à défendre la laïcité voire considère que c’est un sujet "de droite", quand Jean Jaurès, Georges Clemenceau, Aristide Briand en sont les défenseurs historiques. Est-ce une forme de naïveté ou, pire encore, un calcul électoral qui revient à considérer les citoyens comme un marché ?

Je ne suis pas surprise de l’attitude de certains responsables EELV, un parti auquel appartient par exemple le maire de Grenoble, Éric Piolle, qui s’est montré plutôt complaisant avec les burkinis dans sa ville l’été dernier : il a attendu des jours entiers avant de réagir, plutôt mollement. Pourtant, ce type d’action coup de poing dans une piscine municipale est une traduction concrète du séparatisme. Quant aux Insoumis, si je peux me permettre l’expression, "ils partent en vrille", sont en proie à une dérive extrémiste, qu’il s’agisse de soutenir les plus violents des gilets jaunes ou des militants fondamentalement antirépublicains, le tout au nom de l’antiracisme. Il est étrange de voir des personnalités comme le député Alexis Corbière, pourtant professeur d’histoire et auteur de livres sur la Révolution française, se prêter à ce jeu dangereux. Ce qui me rassure, c’est que les électeurs de gauche semblent majoritairement rejeter ce type de discours et adhérer à ce que nous faisons : 70% des Français soutiennent ce projet de loi.

Mais on peut comprendre que certains estiment que le projet est inutile dans la mesure où la Constitution garantit déjà dans son article 2 que la "République est une et indivisible"…

Non, ce n’est pas suffisant. Même si je suis attachée à cette expression qui est d’ailleurs le titre d’un de mes livres. La loi permet d’être contraignante plus rapidement, d’entrer dans le concret. Un élu local confronté à du séparatisme ne peut invoquer la Constitution pour agir. Pour le moment il est coincé. L’argument de dire "la Constitution suffit", à mon sens, ne tient pas. Notre devoir est de renforcer l’arsenal juridique.

"De nombreuses structures séparatistes se griment en aide au soutien scolaire ou en association sportive et bénéficient de subventions publiques"

L’idée de supprimer les subventions publiques aux associations aux visées séparatistes fait sens. Mais l’État peut-il s’immiscer dans les finances des collectivités territoriales ?

Le fait est que de nombreuses structures séparatistes avancent en se grimant en aide au soutien scolaire, en club sportif ou culturel. Et bénéficient de subventions sur plusieurs années. Il est donc légitime que l’État intervienne, non pas pour désavouer les collectivités locales, mais pour les assister. Le plus souvent, ce sont elles qui appellent à l’aide, font remonter les dérives sans pouvoir couper rapidement les financements. Les associations devront à l’avenir signer une charte qui édictera noir sur blanc les limites à ne pas dépasser, au risque de l’asphyxie financière et de la dissolution. Je précise que l’État finance également le secteur associatif à travers des subventions ministérielles et des subventions issues des services déconcentrés. Le contrat d’engagement prendra bien sûr également en compte ces versements.

Derrière cette montée en puissance du séparatisme se trouvent des associations ou des activistes qui prospèrent dans certains quartiers populaires. N’est-ce pas lié à un manque de service public, de présence de l’État ?

En grande partie. Soulignons que la perte d’influence des syndicats, d’associations laïques a aussi joué un rôle, puisqu’ils assuraient dans ces quartiers un véritable accompagnement républicain, en plus des services publics. La nature ayant horreur du vide, d’autres acteurs parfois peu recommandables ont occupé la place.

"La perte d’influence des syndicats, d’associations laïques a aussi joué un rôle dans la montée en puissance du séparatisme"

À la République de regagner le terrain perdu en menant un combat qui ne passe pas seulement par un volet répression. Il est indispensable de déployer ce que j’appelle une offre de présence républicaine. Ce qui a notamment été fait ces derniers mois avec le dispositif Quartiers d’été, qui a accompagné 500 000 jeunes. La visite du Président Emmanuel Macron à Chambord en juillet a permis de mieux faire connaître l’opération qui s’est avérée un succès et sera reconduite dès cet automne.

Quiconque scrute les études sur les valeurs des Français ne peut que constater que les plus jeunes sont de moins en moins attachés à des principes républicains comme la laïcité, le droit au blasphème, à la caricature… Partagez-vous ce constat ?

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. L’étude Ifop publiée début septembre à l’occasion de l’ouverture du procès Charlie est révélatrice puisqu’elle montre que, si 8% des Français n’expriment pas de condamnation à l’égard des auteurs de l’attentat contre Charlie Hebdo, la proportion monte à 21% chez les 15-24 ans. Il existe également une méconnaissance de certains aspects de l’Histoire de certaines notions qui mélangent incitation à la haine raciale, droit au blasphème et caricature.

Comment faire pour changer les choses ?

Il y a un combat interministériel à mener en collaboration avec Jean-Michel Blanquer à l’Éducation nationale ou Sarah El Haïry à la Jeunesse pour faire de l’école un véritable "lieu de respiration républicaine" pour reprendre l’expression de Catherine Kinzler. Notamment pour faire preuve de pédagogie, pour asséner sans concession que l’on ne menace pas de mort sur les réseaux sociaux quelqu’un qui pense différemment…

"Les tenants de l'universalisme républicain, surtout s'ils sont jeunes, doivent de plus en plus se mobiliser pour prendre la parole sur les réseaux sociaux et dans les médias"

Au-delà de ce travail de fond, il est nécessaire de prendre un maximum la parole dans l’espace public. Les tenants de la laïcité, de l’ordre républicain, surtout s’ils sont jeunes, doivent de plus en plus se mobiliser pour prendre la parole sur les réseaux sociaux, dans les médias. On ne peut se permettre un clivage « jeunes-vieux » sur des questions aussi importantes que la liberté de parole, le droit au blasphème, l’égalité femme-homme…

Regardez comme certains déplorent que l’on ne parle pas aux plus jeunes, mais ricanent dès que je vais chez Cyril Hanouna. Sur ces sujets importants, il me semble vital de s’adresser aux plus jeunes là où ils se trouvent. Je suis loin d’être la personnalité politique la plus présente dans les studios et les plateaux selon les classements, mais quand j’y vais manifestement ça fait parler et on s’en souvient, pourquoi ? Parce que je m’adresse à un public différent. Les jeunes ont aussi le droit d’avoir accès au débat politique.

Etes-vous plutôt optimiste pour remporter cette bataille culturelle ?

Oui. Je me souviens que lorsque j’étais plus jeune, les militantes féministes étaient inquiètes sur leur devenir : les nouvelles générations ne s’engageaient pas, certaines associations risquaient de fermer. Leur combat a été porté dans le débat public et les médias, ce qui a suscité une prise de conscience et un réengagement. J’espère qu’il en sera de même sur les questions de laïcité, d’universalisme républicain ainsi que de lutte contre le séparatisme.

Propos recueillis par Lucas Jakubowicz

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