Mais pourquoi les politiques écrivent-ils tous des livres ?

Les années passent et nos responsables politiques publient toujours autant d’ouvrages. Objectifs : se faire connaître, montrer leur expertise, se placer ou attaquer leurs concurrents qui se situent parfois dans leur propre camp. Retour sur un phénomène ô combien français !
L’ancien premier ministre Edouard Philippe dédicace Impressions et lignes claires, rédigé avec son ami Gilles Boyer. Un succès en librairie qui montre qu’il pèse toujours…

Les années passent et nos responsables politiques publient toujours autant d’ouvrages. Objectifs : se faire connaître, montrer leur expertise, se placer ou attaquer leurs concurrents qui se situent parfois dans leur propre camp. Retour sur un phénomène ô combien français !

Une pile de plusieurs mètres de hauteur. Voilà ce qui attend le lecteur curieux qui souhaiterait profiter des vacances d’été pour feuilleter les ouvrages publiés cette année par nos élus. Ancien premier ministre, maire de grande ville, député en quête de notoriété, ancienne étoile montante placardisée, candidat possible d’une primaire potentielle… Il y en a pour tous les goûts.

Tradition française

Ce penchant pour l’écriture est tout sauf une mode nouvelle. "La France se caractérise par une véritable tradition de politiciens lettrés. Victor Hugo, Alphonse de Lamartine ou encore François René de Chateaubriand, plus récemment Georges Pompidou, François Mitterrand mais aussi Bruno Le Maire se définissent autant comme écrivains que comme responsables politiques", explique Christian Le Bart, professeur de sciences politiques et auteur de La politique en librairie, les stratégies de publication des professionnels de la politique, qui observe par ailleurs que "tous les présidents de la Ve République ont publié au moins un ouvrage. Exposer sa vision sur le papier est perçu comme un exercice noble." Le livre fait partie de la panoplie du parfait chef d’Etat au même titre que le chien, la photographie officielle ou le bain de foule au salon de l’agriculture.

Au-delà de l’exercice stylistique et symbolique, il s’agit également d’une figure obligée pour se crédibiliser dans un pays qui aime fustiger les technocrates tout en nourrissant une certaine affection pour les intellectuels. Peu importe le message, voir son nom associé à un livre est incontournable pour qui nourrit de l’ambition. Mais à l’heure où le combat électoral fait la part belle aux éléments de langage, petites phrases assassines, tweets et posts Facebook, plancher des heures sur un ouvrage est-il toujours rentable politiquement ?

Communication moderne

"Plus que jamais", certifie le politologue qui observe depuis quelques années "une forte augmentation de ce type de parutions". Pour lui, la raison est simple : "Un livre est un média qui permet d’accéder aux médias. C’est un outil qui permet d’attirer l’attention, d’être invité dans les matinales et les talk-shows".

"Un livre est un média qui permet d'accéder aux médias"

Un avis partagé par Éric Treille, chercheur associé à l’université de Rennes, qui souligne que livre traditionnel et réseaux sociaux font souvent bon ménage, "le cas d’école reste Nicolas Sarkozy qui, en août 2016, annonce simultanément sur un post Twitter la sortie de Tout pour la France et sa candidature à la primaire de la droite et du centre".

Pour un élu, publier un livre est également un prétexte pour partir à la rencontre des militants et des électeurs à travers des séances de dédicaces dans les librairies, les sections locales des partis ou encore les meetings. Si écrire est un véritable atout, encore faut-il trouver le bon angle d’attaque.

Élections, le bon filon

Pour se mettre en avant, les auteurs peuvent avoir recours à plusieurs genres. Année électorale oblige, la tendance de 2021 est au livre projet. Le maire de Grenoble, Éric Piolle part à l’assaut de la primaire écologiste, mais aussi des librairies avec De l’espoir ! Si la droite ne sait pas encore si elle va organiser une primaire, les candidats potentiels prévoient de séduire lecteurs et électeurs. C’est le cas de Michel Barnier avec La grande illusion, de Philippe Juvin avec Je ne tromperai jamais votre confiance ou encore de David Lisnard et son La culture nous sauvera rédigé avec Christophe Tardieu. Et qui sait, certains profitent peut-être de l’été pour finaliser un manuscrit…

D’autres candidats à la succession d’Emmanuel Macron n’ont pas l’intention de passer par une primaire pour concourir à la présidentielle de 2022. Mais, leur tête se trouve également sur les étals des librairies. C’est par exemple le cas de Jean-Luc Mélenchon, véritable stakhanoviste, qui a publié ce printemps Députés du peuple humain, un recueil des discours prononcés par les députés Insoumis. Et que dire d’Éric Zemmour. Une partie de la droite hors les murs rêve de voir le polémiste accéder à l’Elysée. Impossible de connaître les intentions de la star de CNews. Sa réponse viendra probablement dans son prochain livre…

Voici un (tout petit) échantillon des livres rédigés par des politiques publiés ces derniers mois...

Coucou, j’existe toujours !

Tous les hommes politiques n’ont pas l’intention de concourir à la magistrature suprême. Certains se plaisent toutefois à laisser planer le doute sur le futur et à montrer qu’ils sont toujours en embuscade au cas où. Le "cru 2021" présente deux cas d’écoles. Avec Impressions et lignes claires, co-écrit avec son ami Gilles Boyer, l’ancien premier ministre Édouard Philippe montre que sa parole pèse et est écoutée si jamais… La couverture médiatique de son livre et les ventes encourageantes (environ 50 000 exemplaires) prouvent que l’exercice est réussi.

De son côté, Manuel Valls est de retour dans l’Hexagone après son exil catalan. Pour marquer son retour, il a bien évidemment publié un livre : Pas une goutte de sang français. De quoi l’aider à construire son plan média qui tient en une ligne : je suis toujours là !

Effet miroir

Autre style prisé par nos élus, les biographies. "De nombreux hommes et femmes politiques s’attellent également à narrer la vie de personnalités historiques dans lesquelles ils s’identifient, ce que j’appelle le livre miroir", observe Éric Treille. "Et comme par hasard, les personnages historiques faisant l’objet de livres sont souvent originaires de la zone géographique sur laquelle l’élu est implanté. Ce qui est plutôt bon pour son ancrage local…", s’amuse Christian Le Bart qui cite notamment François Bayrou et le roi béarnais Henri IV, Alain Juppé et son Montesquieu qui lui aussi, fut notable bordelais modéré ou encore Jack Lang et sa biographie de François Ier. Plus récemment, Jean-François Copé a voulu renforcer son image d’élu combatif, prêt à la guerre des tranchées et ancré en Seine-et-Marne en s’attelant à la rédaction d’un ouvrage historique sur la bataille de la Marne (La bataille de la Marne). Mélanger histoire et ambition politique demande de réelles capacités littéraires.

Top ou flop ?

Heureusement, quel que soit le projet littéraire, les élus ne sont jamais seuls, ce qui évite le syndrome de la feuille blanche... Il est vrai qu’il est parfois difficile d’exercer une fonction officielle tout en trouvant le temps nécessaire à la rédaction. Si certains, à l’instar de Bruno Le Maire, s’enorgueillissent d’écrire seuls, ils semblent bien isolés. "C’est un secret de polichinelle dans le milieu de la politique, des médias et de l’édition : tout le monde sait que les élus sont aidés", souligne Éric Treille.

C'est un secret de polichinelle, la plupart des auteurs se font "aider"...

Il considère l’écriture de livres pour politiques comme une véritable industrie "qui emploie normaliens, journalistes ou assistants parlementaires". Selon ce lecteur assidu, fin connaisseur de la littérature politique, "il suffit parfois de lire entre les lignes des remerciements pour réaliser que la rédaction est collective, voire entièrement prise en charge par une plume fantôme".

Ce qui rend plus facile la rédaction… et sature l’offre. Conséquence, les livres publiés connaissent une fortune diverse. Certains comme François Hollande ou Nicolas Sarkozy (213 000 exemplaires de ses mémoires vendus en un mois) deviennent auteurs de best-sellers et enchaînent les séances de dédicaces. D’autres ont plus de peine à trouver leur public, à tel point que leurs œuvres pourraient devenir des pièces de collection. Citons notamment Je ne me tairai plus de Claude Bartolone vendu à 268 exemplaires en 2014 et surtout Qu’est-ce que le parti chrétien-démocrate ? de Christine Boutin. Publié en 2010, il n’a convaincu que 58 acheteurs…

Lucas Jakubowicz

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