M.Tibayrenc (IRD Montpellier) : "Pour une vraie agence sanitaire internationale"

Michel Tibayrenc est directeur de recherche émérite à l’Institut de recherche pour le développement (IRD) de Montpellier. Il milite pour la création d'une agence sanitaire européenne pour mieux affronter les périls infectieux à venir, car, explique-t-il, la présente alerte n’est certainement pas la dernière. Tribune.

Michel Tibayrenc est directeur de recherche émérite à l’Institut de recherche pour le développement (IRD) de Montpellier. Il milite pour la création d'une agence sanitaire européenne pour mieux affronter les périls infectieux à venir, car, explique-t-il, la présente alerte n’est certainement pas la dernière. Tribune.

La présente épidémie du Covid-19 est un défi gigantesque pour les autorités politiques et sanitaires du monde entier. Celles de notre pays ont pris des mesures qui s’imposaient pour contenir la propagation du virus. Les chercheurs français et leurs collègues étrangers se sont attelés à la tâche pour trouver remèdes et vaccin dans les plus brefs délais. De plus, des actions ont été instiguées pour mieux coordonner les politiques de lutte au niveau européen.

Cependant, force est de constater la disparité et le décalage des mesures prises entre différents pays au sein de l’UE et au niveau mondial, qui aboutissent à une regrettable cacophonie, source d’inefficacité. Il est inattendu que les pays de l’UE aient accepté d’abandonner leur souveraineté dans un domaine qui en est le symbole même – la monnaie –, mais veulent la garder tout entière pour la santé publique, alors qu’en ce qui concerne les maladies transmissibles, une coordination internationale étroite serait spécialement urgente. On peut légitimement se demander si une structure sanitaire centralisée forte n’aurait pas été à même de faire face à ce défi majeur qu’est le Covid-19 d’une manière plus coordonnée.

"Force est de constater la disparité et le décalage des mesures prises entre différents pays au sein de l’UE et au niveau mondial, qui aboutissent à une regrettable cacophonie, source d’inefficacité"

Méditer le concept d’ECDC

Dans cette optique, j’ai proposé en 1997 la création d’un « Center for Disease Control » européen inspiré des Centers for Disease Control (CDC) d’Atlanta, où j’ai travaillé un an. Comme son homologue américain, l’« Euro-CDC » (ECDC) aurait eu une dimension critique importante et aurait eu trois fonctions complémentaires et coordonnées : recherche de pointe multidisciplinaire, contrôle des maladies, et enseignement professionnalisant, ce dernier dirigé en particulier vers les pays du sud, là où les maladies infectieuses entraînent le plus de ravages.

L’ECDC aurait eu également des équipes mobiles d’experts – « task forces » – capables d’intervenir en urgence sur le terrain, là où les épidémies menacent.

En matière de recherche, des solutions fiables ne peuvent pas venir que d’une seule, ou d’un petit nombre de discipline(s). Face à la pandémie Covid-19, beaucoup de chercheurs ont trop tendance à présenter leur propre spécialité (écologie, évolution, climatologie, par exemple) comme la solution ultime. Une telle attitude n’est pas pertinente. La pandémie Covid-19 est multifactorielle. Il faut lui opposer une collaboration et une osmose étroites entre de nombreuses spécialités scientifiques : recherche fondamentale, appliquée, industrielle ; recherche de terrain et de laboratoire ; théorique et expérimentale ; sciences « dures » et sciences humaines. Ceci ne se fait pour l’instant nulle part. L’ECDC pourrait être une opportunité unique d’initier une telle recherche multidisciplinaire en un même lieu.

"Face à cette pandémie, beaucoup de chercheurs ont trop tendance à présenter leur propre spécialité comme la solution ultime. Une telle attitude n’est pas pertinente car cette pandémie est multifactorielle"

Autre point important : L’ECDC ne visait nullement à se substituer aux organisations scientifiques et sanitaires existantes (Institut Pasteur, écoles de médecine tropicale d’Anvers, de Londres, etc.), qui sont excellentes, mais à les compléter et à coordonner leurs efforts sur une large échelle géographique.

Le projet ECDC, face à des oppositions virulentes, n’a pas vu le jour. Sa seule descendance indirecte est l’actuel European Center for Disease Prevention and Control, situé à Stockholm (Suède), qui a principalement une fonction de surveillance. Cet organisme, animé par des équipes internationales de qualité, joue certainement un rôle très utile, mais il reste très loin des dimensions et de la diversité des missions des CDC d’Atlanta. On retiendra qu’il n’a pas été capable d’assurer une coordination effective entre pays européens face à la pandémie Covid-19.

Loin de moi l’idée de prétendre que l’ECDC aurait été une panacée pour résoudre le problème actuel. Et il n’est évidemment pas question de bâtir à la hâte ce centre, comme l’a fait le gouvernement chinois en faisant sortir de terre deux nouveaux hôpitaux à Wuhan en quelques semaines. Ces hôpitaux ont été créés pour traiter en urgence le flot de nouveaux malades, alors que la fonction première de l’ECDC serait la prévention et le contrôle. Dans cette optique, on peut penser qu’il aurait constitué un outil précieux pour contrôler cette pandémie Covid-19 de façon coordonnée au niveau international, d’autant que ce projet, même s’il était instauré par l’Union européenne, n’était pas prévu pour ne se limiter qu’à elle, mais au contraire, proposait d’englober également toute l’Europe hors UE, les pays de l’ex-URSS, et la Turquie. L’ultime proposition visait encore plus large et préconisait d’établir des structures comparables dans le monde entier. Les agents infectieux se moquent des structures politiques et des frontières. Le Covid-19 est là pour nous le rappeler.

Beaucoup de temps a été perdu. Je suggère de méditer le concept d’ECDC pour mieux affronter les périls infectieux à venir, car la présente alerte n’est certainement pas la dernière.

A propos de l’auteur. Michel Tibayrenc, rédacteur-en-chef d’Infection, Genetics and Evolution (Elsevier), est directeur de recherche émérite à l’Institut de recherche pour le développement.

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