M.Cojean (Médecins Sans Frontières) : "Le levier fiscal n’est jamais la première motivation du don"

Le trésorier de MSF France, Michel Cojean*, nous offre une réflexion sur la manière dont les Français vivent la philanthropie, en comparaison notamment des pays anglo-saxons.
Michel Cojean

Le trésorier de MSF France, Michel Cojean*, nous offre une réflexion sur la manière dont les Français vivent la philanthropie, en comparaison notamment des pays anglo-saxons.

Fondée en 1971 à l’initiative d’un groupe de médecins et de journalistes, Médecins Sans Frontières est la première ONG médicale d’urgence dans le monde. Elle apporte secours aux populations en détresse, aux victimes de catastrophes d’origine naturelle, humaine ou de situation de belligérance. Le mouvement MSF intervient aujourd’hui dans 74 pays et mobilise près de 50 000 personnes.

Décideurs.  Quels sont les profils de vos donateurs ? Avez-vous constaté des changements dans l’attitude des Français vis-à-vis de la philanthropie au cours des dernières années ?

Michel Cojean. Notre association est financée quasi exclusivement par les fonds privés qui représentent plus de 95 % de notre budget. Ce mode de financement nous permet de conserver notre indépendance et de jouir d’une grande liberté d’action. Nous n’hésitons pas à prendre en charge les causes oubliées, sans considération géopolitique ou intérêt stratégique des États. Médecins Sans Frontières a la chance de pouvoir s’appuyer sur plus de 6,3 millions de donateurs dont près de 600 000 en France. Pas très loin d’une personne sur mille dans le monde contribue ainsi à notre association et alimente un budget global de près de 1,7 milliard d'euros aujourd’hui. Ces dernières années, nous avons vu émerger un nouveau type de donateurs : des philanthropes, soucieux de leur impact aux côtés de MSF, désireux de se mobiliser financièrement et au-delà par leur réseau et expertise. MSF a donc opéré une transition en donnant la capacité abritante à sa fondation.

La France semble encore en retard vis-à-vis des États-Unis sur les questions d’ordre philanthropique. Comment l’expliquez-vous ?

Nous sommes sur deux terrains culturels différents. Aux États-Unis, l’empreinte des philanthropes est visible au quotidien. Leurs noms apparaissent sur les frontons des bibliothèques ou dans les programmes des spectacles. C’est une pratique populaire. Au moins 90 % des foyers américains font des dons à des œuvres de bienfaisance. En France et en Europe, nous sommes davantage attachés à la place de l’État pour la construction de l’intérêt général. Pour autant, les Français sont généreux et engagés. Les dons et legs en France représentent près de 4,5 milliards d’euros et on comptabilise 5,5 millions de foyers donateurs. Une étude du CNRS précise que si on valorisait le bénévolat, il représenterait près de 2 % du PIB.

"Être financé quasi exclusivement par les fonds privés nous permet de conserver notre indépendance"

Quelles sont les mesures susceptibles d’être mises en place pour soutenir l’essor des dons ? Assouplir la réserve héréditaire pourrait-elle être une réponse pertinente ?

Bien sûr. Faciliter les dons lors des successions constituerait un gisement très significatif. De façon générale, il faut garantir un environnement fiscal stabilisé. L’incertitude réglementaire et fiscale demeure paralysante. Nous sommes également contraints de faire preuve de pédagogie pour expliquer la multiplicité des statuts aux donateurs. Une simplification du système est donc souhaitable. Cette année, nous allons probablement connaître une nouvelle évolution fiscale avec une contrainte plus forte pour le mécénat d’entreprise. Il est, en effet, envisagé que le taux de réduction d’impôt mécénat passe de 60 % à 40 % pour les versements supérieurs à 2 millions d'euros. Cela ne va pas dans le bon sens.

Les aspects financiers ou de communication ne prennent-ils pas trop souvent le dessus sur l’impact sociétal ?

Chez MSF, nous avons la chance d’être régulièrement en contact avec nos donateurs particuliers ou entreprises. Par cette expérience, nous sommes convaincus que le levier fiscal n’est jamais la première motivation du don. La preuve par exemple, plus d’une entreprise sur trois ne demande pas la déduction fiscale.

"Il faut garantir un environnement fiscal stabilisé"

Le remplacement de l’impôt de soli­darité sur la fortune (ISF) par l’impôt sur la fortune immobilière (IFI) a-t-il eu des conséquences sur les dons ?

Il y a une baisse de la collecte mais il n’est pas facile d’en déterminer très précisément l’origine. Plusieurs changements fiscaux se sont télescopés avec la création de l’IFI, la mise en place du prélèvement à la source et la hausse de la CSG. Ces évolutions ont généré un attentisme de la part des contribuables. L’impact de l’IFI reste quand même limité en volume pour MSF puisque ce dispositif apporte seulement 4 % des dons en France..

 

*Michel Cojean est délégué général de l’Institut européen de la régulation financière (EIFR) et directeur des risques de la société de gestion Schroder Aida, spécialisée dans le financement d’infrastructures. Il est administrateur et trésorier de l’association Médecins Sans Frontières depuis six ans.

Propos recueillis par Aurélien Florin

 

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