Loraine Donnedieu de Vabres-Tranié : une vie à cent à l’heure

Loraine Donnedieu de Vabres-Tranié ressemble à ces cerfs-volants multicolores qu’on ne se lasse pas de regarder. Toujours dans le mouvement, la codirigeante du cabinet indépendant Jeantet fuit l’immobilisme, portée par sa famille, ses engagements intellectuels et par la passion qu’elle voue à son métier d’avocate.

© Pascale D'Amore

Loraine Donnedieu de Vabres-Tranié ressemble à ces cerfs-volants multicolores qu’on ne se lasse pas de regarder. Toujours dans le mouvement, la codirigeante du cabinet indépendant Jeantet fuit l’immobilisme, portée par sa famille, ses engagements intellectuels et par la passion qu’elle voue à son métier d’avocate.

Tous les avocats connaissent son nom, l’ont écoutée ou l’ont lue. Femme emblématique du barreau d’affaires, Loraine Donnedieu de Vabres-Tranié est un personnage public derrière lequel se cache une mécanique bien huilée.

Conte de faits

Héritière d’un patronyme de la haute société française, elle est la sœur cadette de Renaud Donnedieu de Vabres, ancien ministre des Affaires étrangères puis de la Culture sous Jacques Chirac. Leur grand-père Henri était professeur de droit et surtout l’un des quatre juges titulaires lors du procès de Nuremberg. Cet ancrage familial dans la vie juridique et publique est certainement une explication au long silence qui a suivi la question simple : « Pourquoi avez-vous fait du droit ? » Cela allait de soi. Coiffée de lunettes de soleil ou parfois de lunettes de vue, qui retiennent ses cheveux qu’elle coiffe machinalement, Loraine Donnedieu de Vabres parle avec assurance et bienveillance. Au fil des années, elle est devenue un modèle d’accomplissement personnel et professionnel. Avec le naturel et la prestance caractéristiques des femmes qui vivent à cent à l’heure, elle combat les idées reçues. Telle une porte-parole de la nouvelle génération d’avocats, elle bouscule les modes de pensée conservateurs, tout en douceur, emportant l’adhésion par sa force de conviction. Un trait de caractère qu’elle couple avec un sens aigu de l’anecdote, comme si sa vie était un conte de faits plus captivants les uns que les autres.

Une seule vie, plusieurs facettes

« Je n’ai qu’une seule vie », lance-t-elle, comme pour dire que ses multiples facettes (avocate de renom, mère de famille nombreuse, engagée dans la vie publique et dirigeant l’un des plus grands cabinets français) ne sont pas dissociables. Et qu’elle peut en être fière. À commencer par sa réussite dans le métier. Loraine Donnedieu de Vabres dirige le département droit économique de Jeantet qui réunit huit spécialistes. Ses derniers dossiers retentissants ? Elle cite celui des hôtels contre Booking, qui leur interdisait de proposer des tarifs plus avantageux que ceux de sa plateforme. Un litige qui a abouti à une réforme, la loi Macron de 2015 mettant fin à la « clause de parité tarifaire » empêchant les hôteliers de faire jouer la concurrence entre les intermédiaires en ligne. De succès en victoires, celle qui a défendu la Fédération des entreprises du commerce et de la distribution dans le dossier dit de « la commission interbancaire », une autre affaire notoire, a appris « le plaisir du dossier » en essayant de percer le secret des Templiers. En stage chez Jacques Elis – aujourd’hui retiré de la profession –, elle assiste, à coups d’autorisations administratives, un client à la recherche du fameux trésor qui, finalement, ne sera pas mis au jour. Pas cette fois, du moins.

Elle apprend « le plaisir du dossier » en essayant de percer le secret des Templiers.

Mais indépendamment de cette histoire, Loraine Donnedieu de Vabres « reçoit les signaux » lui indiquant qu’elle est faite pour ce métier avant même sa prestation de serment. « Je n’oublierai jamais le sujet de mon grand oral (l’épreuve majeure du concours d’avocat, ndlr) : un cas pratique sur une usine occupée par les syndicats, alors que je m’étais spécialisée en droit de la concurrence. Et lorsque le professeur de droit social m’interroge sur mon choix, m’assurant que la matière n’existait pas (les ordonnances relatives à la liberté des prix et de la concurrence ne datent que de 1986, ndlr), je lui réponds qu’il existe pourtant un précis Dalloz… » Un aplomb qui lui vaudra une lettre de félicitations du jury.

« Je ne suis dirigeante de rien du tout, sauf de ma vie »

La jeune avocate ne manque pas de cran non plus devant Fernand Charles Jeantet qui la sollicite quelques mois plus tard pour exercer à ses côtés dans le cabinet. « Et pour finir, mademoiselle, vous avez des projets pour l’avenir ? » « Et vous ? », lui répond-elle du tac au tac, bottant en touche sur la question implicite des enfants et l’idée qu’ils pourraient constituer un obstacle à l’engagement professionnel des femmes.

À 24 ans, elle entre donc dans une maison qu’elle ne quittera plus. Associée à 31 ans, elle en devient codirigeante aux côtés de Philippe Portier et Thierry Brun, « pour la diversité », justifie-t-elle modestement, comme si être une femme lui avait ouvert des portes. « Je ne suis dirigeante de rien du tout, sauf de ma vie. » Pour elle, dirigent les cabinets ceux qui ont la capacité de dégager du temps supplémentaire « pour la stratégie, verrouiller les finances et apaiser les tensions ». Une vision qu’elle envisage de faire évoluer chez Jeantet en confiant les clés du cabinet à un non-avocat. ­Cela permettrait de mettre en place « la souplesse et l’agilité par la transformation de notre modèle en organisation, explique la comanaging partner. Cela correspond aussi bien aux demandes des clients qu’à l’exigence de renouvellement de notre exercice professionnel dans un monde juridique qui se dérégule. »

Loraine Donnedieu de Vabres sait de quoi elle parle en matière de dérégulation puisqu’elle participe aux débats publics animant sa profession comme la société civile toute entière. Elle consacre trente minutes quotidiennes à la lecture de la presse et s’enrichit d’un rien, connecte les informations entre elles et les transmet à son entourage. « Ce matin, c’est le chiffre sur la pauvreté qui m’a heurtée. Un Français sur cinq ne mange pas à sa faim », relève celle qui est par ailleurs engagée dans le monde associatif en participant notamment à l’action de Care France (elle en préside le bureau national). Loraine Donnedieu de Vabres s’est aussi risquée à travailler par le passé pour l’évolution de la profession d’avocat, mais on ne l’y reprendra pas. « J’étais membre du Conseil national des barreaux de 2012 à 2014, raconte-t-elle. J’ai choisi une institution nationale, persuadée que c’était là que se faisaient les choses. Mais j’ai vécu la démission fracassante de Christian Charrière Bournazel, un vrai gâchis. » Pour elle, l’institution est freinée par un système électoral désuet et inadapté aux objectifs qu’elle poursuit. Elle a donc fermé définitivement la porte. « En l’état, ce n’est pas compatible avec moi », tranche-t-elle. Je suis tout sauf immobile. Je recherche en permanence à faire bouger les lignes, l’innovation, le mouvement, qu’il soit juridique, stratégique, personnel… Je déteste les idées reçues. »

Le procès de Napoléon

Elle combat notamment celles sur ­l’impossibilité pour une femme de mener de front carrière et vie familiale épanouie. Mère de sept enfants, âgés aujourd’hui de 14 et 30 ans, Loraine Donnedieu de Vabres n’a pas de secret à révéler. Il n’y a pas de formule magique. Comme toutes les femmes qui ont fait carrière dans les années 1980 et 1990, elle a été poussée par une époque d’euphorie économique, assombrie, pour cette petite dernière d’une fratrie de quatre enfants, par la perte de son père. Les piliers de sa vie se reconstruisent exactement à ce moment-là : choix de carrière, diplôme, mariage. Rétrospectivement, elle sait gré à sa bonne étoile d’avoir mis sur sa route les bonnes personnes au bon moment. Sa rencontre avec Jean-Pascal Tranié en est une illustration. Alors que la jeune avocate prépare un concours d’éloquence dans lequel elle représente la partie civile dans le procès de Napoléon, elle se plonge dans la littérature consacrée à l’empereur pour se mettre en condition avant la plaidoirie. C’est alors qu’elle croise son futur mari lors d’un dîner. Ce dernier la questionne : « Et toi, tu fais quoi dans la vie ? »« Je lis des livres sur Napoléon. » Une ellipse qui séduit immédiatement celui dont le père est un historien spécialiste de Napoléon. Ils se marieront quelques mois plus tard.

« Et toi, tu fais quoi dans la vie ? »« Je lis des livres sur Napoléon. »

Sa rencontre avec Christine Lagarde sera tout aussi marquante. Alors qu’elle n’a que quatre ans de barre, sa consœur, qui exerce quant à elle chez Baker McKenzie, l’appelle. Elles sont toutes les deux ­plongées en 1989 dans le « cartel des lessives » et décident de travailler ensemble dans la défense de leurs clients respectifs. Loraine Donnedieu de Vabres est enceinte, la future patronne du FMI vient tout juste d’accoucher. Elles poursuivent les mêmes combats. Ne parvenant pas à faire ­avancer l’audience (le report est plus souvent ­sollicité), l’avocate de chez Jeantet plaide quatre jours avant la naissance de son enfant, et gagne son procès. Depuis, les liens qui unissent les deux femmes sont « dépourvus d’intérêt. Elle fait partie de ma vie, c’est tout », concède-t-elle simplement avec un immense respect pour celle qui aura, une fois au moins, tenté de ­l’embaucher.

Message à faire passer 

En l’écoutant, quelques indices sur la manière dont elle organise sa vie surgissent. Cette grosse dormeuse s’est construit une vie tendue comme un fil. Inévitablement list-maker, elle s’applique à cocher les cases, et ce n’est que lorsque certaines restent vierges qu’elle appelle à l’aide. Autre secret : créer l’illusion d’une vie publique animée. En réalité, Lorraine Donnedieu de Vabres « ne déjeune jamais ». Bien sûr, elle s’alimente, mais ne perd pas de temps à bavarder trois heures durant dans un restaurant. « Cela coupe ma journée et je perds en efficacité », explique celle qui donne fréquemment rendez-vous à son équipe à l’heure du déjeuner dans la grande salle de réunion au rez-de-chaussée du cabinet. De dirigeante, elle se mue facilement en organisatrice de la vie privée de ses collaborateurs, les enjoignant à construire une famille et à poursuivre des objectifs personnels. Le message à faire passer : réaliser les choses avec passion, pour en faire une force. L’avocate est convaincue que c’est une recette qui fonctionne.

 « Ce sont mes enfants mes chefs-d’œuvre ! »

Celle qui puise son énergie dans sa famille est grand-mère depuis peu et adepte de « calinothérapie ». Elle cite aussi sa fille aînée dont elle est extrêmement fière : à 30 ans, cette dernière a travaillé pour l’arrivée à Paris de la start-up française de VTC 100 % électriques Marcel, en partenariat avec Renault. Pas d’œuvre d’art dans son bureau ? « Ce sont mes enfants mes chefs-d’œuvre ! » Et ce d’autant plus que ses grossesses successives n’ont jamais entamé son énergie ni ses performances. C’est ce que qu’a constaté l’un de ses clients, lui confiant qu’il espérait qu’elle soit « deux une fois encore ».

Rejetant l’idée de faire de son bureau un sanctuaire, celle qui s’anime à l’écoute d’un concert de musique classique occupe tout l’espace, assise ou débout en fonction de la gravité des sujets abordés. « L’important, dans une vie d’avocat, est de pouvoir parfois s’isoler et parfois travailler en groupe. Il faut savoir réfléchir partout sans se poser de question », lance-t-elle. Jusque dans les nuages : « L’organisation du futur sera “phygital” ! À la fois centrée sur le contact physique et sur le digital. » À croire qu’il faut user de ­néologismes pour mettre en musique tout ce que Loraine Donnedieu de Vabres a dans la tête.

Pascale D'Amore

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