Le spectre de l’inflation resurgit

Le spectre de l’inflation resurgit

Entre l’augmentation durable des prix à la consommation aux États-Unis et la hausse constante des rendements obligataires européens, les signes ne trompent pas : l’inflation est à la porte. Faut-il craindre une hausse généralisée du niveau des prix ?

L’inflation n’est plus une menace fantôme. La semaine dernière, les indices des prix à la consommation pour le mois d’avril aux États-Unis augmentaient de 0,8 % et entraînaient par la même occasion le plus gros repli du S&P 500 depuis février 2021. Sur douze mois, la hausse des prix atteint 4,2%, son plus haut niveau depuis treize ans. En Europe, l’augmentation continue des rendements obligataires montre que les marchés gardent un œil attentif sur l’évolution de l’inflation. Le taux français à dix ans est de nouveau positif à 0,3 % et son pendant allemand, encore négatif, se rapproche également des valeurs positives qu’il n’avait plus atteintes depuis 2019. La pression inflationniste, si elle se transforme en augmentation structurelle du niveau général des prix, sera sans doute préjudiciable aux belles performances du marché actions. La Bourse, qui garde de très belles perspectives pour la suite de l'année 2021, tire en effet une partie de sa vitalité des politiques accommandantes des Banques centrales et des États.

Épiphénomène ?

Reste à savoir si ces derniers événements ne sont que des épiphénomènes liés au décalage entre une demande instantanée, provoquée par les déconfinements progressifs à travers le monde, et le réveil plus tardif d’un appareil industriel grippé par la crise sanitaire. La deuxième éventualité, plus problématique, sous-entend un gonflement auto-entretenu et durable des prix. Selon les experts, cette dernière option reste pour l’instant peu probable. Le surendettement et le sous-emploi, particulièrement présents en Europe, se dresseraient comme des barrières structurelles à l’inflation. Les épisodes de stagflation (phénomène caractérisé par une croissance nulle et une inflation forte) des années 1970 ont cependant démontré que le couple inflation-chômage pouvait bien exister.

"Il n’est pour une économie de pire danger que l’inflation, à l’exception toutefois de la déflation" disait Jacques Rueff

Éviter la déflation à tout prix

Si l’inflation sévère et structurelle paraît être un phénomène d’un autre siècle, du moins pour les pays de l’OCDE, c’est parce que ces derniers se sont évertués à combattre un mal encore plus grave : la déflation. Les propos de l’économiste français Jacques Rueff, l’un des principaux représentants du libéralisme économique lors du retour au pouvoir du général de Gaulle, gardent aujourd’hui toute leur pertinence : " Il n’est pour une économie de pire danger que l’inflation, à l’exception toutefois de la déflation. " Le cercle vicieux de la déflation entraîne, par l’augmentation de la valeur la dette, une course au remboursement, entraînant à son tour une nouvelle baisse des prix. Une spirale infernale qui se traduit inévitablement par une contraction des crédits, une récession durable et un chômage de masse, comme lors de la crise de 1929. Pour éviter l’effondrement du système bancaire et financier après la crise de 2008, des politiques monétaires quantitatives ont été appliquées par l’ensemble des banques centrales mondiales. Durant la dernière décennie, ces politiques accommandantes se sont multipliées tant en valeur qu’en volume. Du côté des politiques budgétaires, liées de façon plus indirecte à l’inflation, l’austérité n’est pas non plus à l’ordre du jour, en témoigne le plan de relance colossal de 1 900 milliards de dollars approuvé par le Sénat américain le 6 mars 2021.

Un équilibre fragile

Jusqu’ici ces politiques monétaires, dites inflationnistes, n’ont pas provoqué d’augmentation des prix dans l’économie réelle et se sont cantonnées à la sphère financière. Les politiques quantitatives ont semble-t-il limité la déflation sans pour autant créer d’inflation. Cet équilibre fragile repose sur un arbitrage validant d’une part l’augmentation des dettes publiques et un environnement de taux bas, voir négatifs, et rejetant d’autre part la déflation et ses inconvénients. La réalité d’aujourd’hui et des dernières décennies ne sera pas forcément celle de demain. De plus, rien n’empêche les banques centrales, du moins dans leurs statuts, d’être plus exigeantes sur la croissance de la masse monétaire et donc de relever les taux directeurs. À l’instar de la normalisation des taux négatifs, qui au début du XXIe siècle étaient considérés comme un non-sens économique, l’histoire a maintes fois montré que les paradigmes économiques d’une époque pouvaient rapidement disparaître. Rien n’est impossible, même une inflation en 2021.

Sandy Andrianabiby

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