Le paradoxe Anne Hidalgo

Globalement impopulaire, la maire de Paris fait pourtant figure de favorite à sa réélection. Un caractère pugnace et une opposition morcelée y sont pour beaucoup.

© Jacques Paquier / Flickr

Globalement impopulaire, la maire de Paris fait pourtant figure de favorite à sa réélection. Un caractère pugnace et une opposition morcelée y sont pour beaucoup.

D’une certaine manière, Anne Hidalgo est une muse. La maire de Paris inspire de nombreux ouvrages qui s’en prennent à sa personnalité et à son bilan. Reconnaissons que la clientèle potentielle pour ce genre littéraire existe. Jamais un premier édile de la capitale n’a été aussi impopulaire. Les chiffres ne mentent pas : selon une étude publiée par l’institut Odoxa à la fin du mois de janvier, 57% des Parisiens se déclarent insatisfaits de son bilan, 67% ne souhaitent pas sa réélection. Et pourtant… La socialiste qui a annoncé sa candidature en début d’année fait la course en tête au premier tour dans tous les sondages. Au second, qu’il s’agisse d’un duel, d’une triangulaire ou d’une quadrangulaire, les instituts placent la candidate en première position. Impopulaire mais favorite, voilà le paradoxe Anne Hidalgo…

Le défaut de ses qualités

« Clivante, autoritaire, déconnectée, idéologue, sûre d’elle-même… Les études qualitatives font ressortir de nombreux défauts chez la maire de Paris », explique Stewart Chau, consultant en stratégie d’opinion chez ViaVoice. Mais selon lui, ces supposées tares peuvent également la servir : « cela donne l’image d’une élue qui agit sur le long terme, qui a une vision, qui ne verse pas dans les petits calculs politiciens », interprète le sondeur.

"La personnalité d'Anne Hidalgo ne laisse pas indifférent. C'est autour d'elle que le débat se polarise"

Un avis partagé par Pierre Monquet, candidat sur les listes d’Anne Hidalgo dans Paris Centre : « Lorsque l’on tracte pour la liste Paris en commun, une chose est sûre : la personnalité de la maire ne laisse personne indifférent, c’est autour d’elle que le débat se polarise», observe-il. Autre enseignement à tirer, «Elle transcende les clivages politiques plus qu’on ne le pense. Même si elle s’assume socialiste, beaucoup d’électeurs qui ont voté Emmanuel Macron, voire plus à droite peuvent apprécier son action et sa personnalité ». Ce qui fait d’elle une marque à part entière. Que l’on apprécie son action ou bien qu’on la déplore, Anne Hidalgo s’est désormais imposée comme la patronne incontestée de l’Hôtel de ville.

Patronne

Ce qui, à l’origine était loin d’être gagné. Lorsque la première adjointe de Bertrand Delanoë prend la tête de la ville en 2014, beaucoup s’interrogent sur son envergure et son leadership. Quelques années plus tard, ce n’est plus le cas. Quoi que l’on pense de son bilan, Stewart Chau estime qu’elle est parvenue à « se construire une crédibilité ». Les voies sur berge, la rénovation de plusieurs places, la construction de pistes cyclables ont été menées à bien, même si, dans la population elle donne l’impression d’être idéologue et autoritaire.

Deux traits de personnalité qui sont contestés par Pierre Monquet. Selon lui, « plus qu’idéologue, elle a une vision de long-terme que l’on ne comprend pas forcément immédiatement. Mais ceux qui ont critiqué les constructions de pistes cyclables sont désormais bien contents de se déplacer en vélo dans toute la capitale ». Concernant l’aspect autoritaire, le candidat estime « comme c'est une femme politique, on la taxe souvent d'autoritaire pour la disqualifier». En la matière, la maire est plutôt intransigeante… et fine politique.

Alors que les listes LREM ou LR sont en proie aux querelles de personnes et aux divisions, les socialistes parisiens sont en ordre de bataille autour d’Anne Hidalgo malgré certains départs dans des écuries concurrentes. La maire PS du XXème Frédérique Calendra et l'ancienne députée PS Sandrine Mazetier ont rejoint la liste menée par Agnès Buzyn tandis que l’ancien adjoint à la propreté Mao Peninou roule pour Cédric Villani. Malgré tout, les socialistes parisiens se montrent globalement unis derrière leur chef. La distribution des investitures dans les arrondissements s’est d’ailleurs effectuée dans un calme relatif. Silence dans les rangs, presque personne ne moufte.

"Au QG de campagne, elle décharge les palettes de tracts comme tous les militants"

De là à affirmer qu’Anne Hidalgo règne en reine sur sa majorité et sur la ville, il y a un pas que Pierre Monquet refuse de franchir. D’après lui, derrière son image de monarque se cache une réalité bien différente. « Anne Hidalgo est en réalité aux antipodes de ce que l’opposition dit d’elle », estime Pierre Monquet qui invite les électeurs à aller à sa rencontre pour se faire une idée. « Elle est heureuse de rencontrer les habitants, de discuter, d’expliquer son projet avec pédagogie, ce qui surprend parfois ceux qui se contentent de lire les articles à charge », constate le candidat qui, au quotidien, travaille avec une candidate « proche des militants, qui prend le temps de décharger les palettes de tracts comme toutes les petites mains alors que rien ne l’oblige à le faire ». Si l’image d’Anne Hidalgo déchargeant des camionnettes peut prêter à sourire, c’est sûrement parce qu’elle paraît à l’opposée d’une personne se chargeant du quotidien logistique. D’une certaine manière, c'est la preuve qu’elle semble au-dessus de la mêlée.

Les livres s'attaquant au bilan et à la personnalité d'Anne Hidalgo constituent un sous-genre littéraire à part entière.

Au pays des aveugles…

Si cette nouvelle envergure fait d’elle la cible de toutes les attaques, elle permet aussi d’asseoir son leadership. Ce qui est un avantage non négligeable dans une campagne électorale. Quoi que l’on dise, les électeurs souhaitent être représentés par des élus de caractère, qui ont une vision et qui agissent en conséquence. Incontestablement le cas d’Anne Hidalgo. Ce qui explique pourquoi, malgré des sondages qui la placent à 25% (soit 10 points de moins qu’en 2014), elle est en position de force pour mars 2020.

Pourtant, son bilan est plus que contrasté : les classes moyennes fuient une ville où le prix de l’immobilier a atteint 10 000 euros le mètre carré, la saleté est présente à tous les coins de rue, le nouveau système de vélos en libre service est un fiasco, le temps d’attente pour un logement social se compte en années, des quartiers entiers du nord-est semblent abandonnés…  Mais l’opposition LREM, à qui la ville était promise, n’est pas, pour le moment, à la hauteur. Dans cette ville où le macronisme triomphe depuis 2017, deux listes s’entredéchirent et peinent à parler projet. Inversement, contre toute attente, Rachida Dati semble unifier la droite et mener une campagne offensive, ce qui fait d’elle la première opposante. De quoi ravir la socialiste. « Le vote utile anti Hidalgo pourrait bien se reporter de plus en plus sur la liste Dati, au détriment de d'Agnès Buzyn. Avec un retour à un clivage gauche droite classique », fait remarquer Stewart Chau pour qui, la maire de Paris, habituée à travailler avec les écologistes et tous les partis de gauche « bénéficierait d’un report de voix favorable». De quoi permettre un véritable hold-up démocratique : une réélection dans une ville qui, statistiquement, ne semble plus vouloir d’elle…

Lucas Jakubowicz

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