Laurent Berger (CFDT) : « Le socle européen des droits sociaux est un engagement politique fort »

Inquiet des pièges de l’euroscepticisme, cet Européen convaincu veut croire à la possibilité de faire des enjeux de transformation des entreprises un levier pour instaurer un véritable dialogue social européen.

Inquiet des pièges de l’euroscepticisme, cet Européen convaincu veut croire à la possibilité de faire des enjeux de transformation des entreprises un levier pour instaurer un véritable dialogue social européen.

Décideurs. L’Europe sociale est-elle une réalité ?

Laurent Berger. Elle a connu des traversées du désert, notamment pendant les années Barroso, mais elle a avancé. Par exemple, l’un des dispositifs qui fonctionne le mieux aujourd’hui pour l’accès au marché du travail des jeunes non qualifiés, c’est la Garantie Jeunes. Elle nous vient de l’Union européenne. Je crois que l’Europe sociale est une réalité, mais une réalité occultée. C’est regrettable d’ailleurs. Nous traversons une crise d’irresponsabilité. Les personnalités politiques ont tendance à utiliser l’Europe comme une excuse et ne communiquent pas sur ce qu’elle permet de faire avancer. D’un autre côté, les pro-européens, motivés par le souhait de contrer les forces eurosceptiques, ont pu faire l’erreur de la présenter comme plus belle qu’elle n’était, en occultant ses défauts et sa naïveté.

Le socle européen des droits sociaux adopté en novembre 2017 est-il une réelle avancée ?

Les esprits chagrins le qualifieront de belles déclarations mais il s’agit d’un engagement politique fort. Il doit évidemment trouver des concrétisations. Cela a commencé avec la directive sur les travailleurs détachés, sur la conciliation vie privée et vie professionnelle ou encore sur les conditions de travail transparentes et prévisibles…

"L'Europe sociale est une réalité, mais une réalité occultée"

Je crois que, dans un premier temps, il est nécessaire d’aller vers des coordinations extrêmement fortes, mais le fait que soit instaurée une autorité européenne chargée de veiller au respect des normes de régulation des conditions de travail est bien sûr une bonne chose. Les réticences du patronat à son égard me le confirment d’ailleurs !

Pourquoi est-il si complexe d’instaurer un dialogue social à l’échelle européenne ?

Le patronat n’est pas très prompt à négocier au niveau interprofessionnel. C’est différent au niveau des branches où il existe davantage d’échanges entre les confédérations. Il est vrai également qu’il est difficile de concilier les intérêts de l’ensemble des États membres. On pourrait disserter des heures sur les conditions dans lesquelles l’élargissement a été réalisé. Mais il est trop tard. Nous devons composer avec notre réalité commune et la diversité des situations. Ma conviction est que, si l’on veut emmener le patronat vers le dialogue social, il faut le tourner vers l’avenir et s’emparer des questions suscitées par les transformations des entreprises : comment faire en sorte de construire les parcours professionnels ou les mécanismes de sécurité sociale que la transition écologique et la révolution technologique en cours imposent ? Nous souhaitons la mise en place d’un vaste plan d’investissement pour faire face aux chocs qui s’annoncent. C’est là-dessus qu’on voudrait négocier avec le patronat.

L’idée est-elle d’instaurer un dialogue sur des thèmes relativement neufs ?

Oui. Si nous orientions le dialogue social vers le questionnement de droits existants, le patronat serait encore plus réticent. Cela dit, il revient aussi à la Commission européenne de lui conférer une obligation de résultat à cet égard. Pendant dix ans, il n’a subi aucune pression. Jean-Claude Juncker a été attentif au dialogue social, mais il faut aller plus loin ! L’enjeu est de taille d’autant que l’on peut redouter les effets négatifs d’une Commission composée pour partie de membres eurosceptiques et populistes…

Êtes-vous favorable à une intégration différenciée sur les sujets sociaux ?

Ce débat est source de fortes tensions, au sein de la CES notamment. À titre personnel, je suis favorable à une intégration différenciée. Sur un certain nombre de sujets, il me semble impossible de faire autrement. Par exemple, nous souhaitons la mise en place d’une assurance chômage européenne, c’est-à-dire un système de réassurance supplémentaire qui s’ajoute aux systèmes nationaux. Si on essaie de le négocier à vingt-huit, on n’y arrivera pas… D’autres questions, en revanche, ne sauraient être abordées qu’à un niveau global. C’est le cas du salaire minimum notamment, comme de l’harmonisation fiscale. Se doter de cadres communs constitue un impératif pour éviter le dumping social au sein de l’Europe.

Propos recueillis par Marie-Hélène Brissot

Vous avez apprécié cet article ? Likez Magazine Décideurs sur Facebook !

retrouvez l'intégralité du dossier UE : superpuissance ou puissance entravée ?

Les élections européennes de mai 2019 approchent à grands pas. Pour l’Union européenne et pour la Commission Juncker en place depuis novembre 2014, l’heure est au bilan. Et celui-ci est positif. Défense, social, commerce, budget, recherche… Portée par un couple franco-allemand actif et réaliste, l’UE avance pas à pas. Un travail de l’ombre qui n’est pas toujours mis en lumière. Il permet pourtant au Vieux Continent de rivaliser avec les États-Unis et la Chine sur bien des sujets. Une tendance qui devrait se poursuivre malgré le Brexit. Décideurs se penche sur les grandes avancées de l’UE.
Sommaire UE, que de chemin parcouru ! Si l'UE était un État... Europe sociale, de la parole aux actes Défense : l’Union fait la force Commerce extérieur : l'UE contre attaque Recherche, l'UE se donne les moyens Zone euro : le budget fait recette Droits de l'homme : l'Europe protectrice Environnement : l'Europe à l'heure verte
Pour qui votent les catholiques ?

Pour qui votent les catholiques ?

De moins en moins nombreux, résolument à droite, fraîchement convertis au macronisme mais allergiques à Marine Le Pen. Voici ce qu’il faut savoir sur...

Hong Kong, les banques sous tension

Hong Kong, les banques sous tension

Un mouvement de protestation oppose la population de Hong Kong, troisième place financière au monde, aux autorités chinoises. Ce conflit ouvert a-t-il...

Stanislas Guerini (LREM) : "Nous souhaitons accentuer notre présence dans les petites villes"

Stanislas Guerini (LREM) : "Nous souhaitons accentuer notre présence dans les petites villes"

Environnement, stratégie pour les municipales, réforme des retraites, politique européenne : Stanislas Guerini, député de Paris et délégué général de...

Royaume-Uni : Boris Johnson officiellement premier ministre

Royaume-Uni : Boris Johnson officiellement premier ministre

La situation était probable, elle est désormais actée. L’ancien maire de Londres succède à Theresa May à la tête de la Grande Bretagne.

Geoffroy Didier, le caméléon de la droite

Geoffroy Didier, le caméléon de la droite

Pour faire émerger une droite moderne et libérale, l’eurodéputé compte lancer son propre mouvement tout en restant chez LR. Un choix surprenant pour u...

La visite de Greta Thunberg à l'Assemblée nationale fait polémique

La visite de Greta Thunberg à l'Assemblée nationale fait polémique

Effet de mode gonflé aux réseaux sociaux pour les uns, icône incontestée d’une nouvelle génération pour les autres, Greta Thunberg n’en finit pas de d...

La fiscalité s’invite au G7

La fiscalité s’invite au G7

En votant la taxe Gafa le 11 juillet, la France a ouvert la voie. C’est tout naturellement que les sept plus grands argentiers du monde, réunis en G7...

François de Rugy donne sa démission

François de Rugy donne sa démission

Mardi 16 juillet, le ministre de la Transition écologique a annoncé qu’il quittait ses fonctions, tout en s’estimant victime d’un lynchage médiatique.

Lire plus d'actualités

Newsletter savoir pour agir

N'avancez plus à l'aveugle

Ne plus afficher ce message