Militante de la première heure pour le droit des femmes, ex-ministre et sénatrice engagée, Laurence Rossignol voit dans le féminisme, plus qu’un combat politique, une réaction naturelle face à l’injustice flagrante faite aux femmes. Une violence qui, estime-t-elle, qu’elle se manifeste dans les féminicides, les inégalités salariales ou le sexisme ordinaire, irrigue encore nos sociétés modernes. Au point d’inciter législateurs et politiques, en dépit des déclarations vertueuses et des postures de fermeté, à minimiser les violences faites aux femmes et à contribuer, de ce fait, à les rendre invisibles. Parole de militante.

Lorsqu’on lui demande d’où lui vient la conscience féministe qui l’anime, Laurence Rossignol répond sans hésitation : de nulle part en particulier. D’aussi loin qu’elle s’en souvienne, cette conscience a toujours été là, comme une évidence qui, selon elle, s’impose à n’importe quelle petite fille dotée d’un minimum de sens de l’équité. Pour l’ex-ministre du droit des femmes, c’est d’ailleurs l’inverse qui est étonnant ; que certains ne perçoivent pas cette évidence : "L’injustice faite aux femmes qui, partout, saute aux yeux", y compris dans nos sociétés démocratiques qui, aussi libérées soient-elles, restent "empreintes d’un patriarcat si intériorisé" qu’il passe presque pour de la normalité. Pour Laurence Rossignol, issue d’une famille moderne et égalitaire dans l’âme où l’on est féministe de mère en fille, où, à table, on parle politique et littérature, où on lit Benoiste Groult et Simone de Beauvoir, Albertine Sarrazin et Colette, cette normalité-là n’est "tout simplement pas acceptable".

"Chez nous régnait une culture de femmes, raconte-t-elle. Ça bouquinait, ça débattait… et pour moi le féminisme c’est d’abord cela : une compréhension des femmes." Compréhension qui, assortie d’une intolérance aiguë à l’injustice et d’un sens fort de l’engagement, devait tout naturellement la mener au militantisme. Celui qui se joue sur la scène politique à coups de propositions d’amendement et, avant cela, celui du MLF qu’elle rejoint dès son entrée en fac.

Militantisme joyeux

Pour le mouvement, c’est la grande époque. Celle des Pétroleuses d’Isabelle Alonso, des victoires obtenues à l’arrachée et des actions tapageuses. De tout un "militantisme joyeux" qui, à la fin des années 1970, alors que la toute nouvelle loi sur la dépénalisation de l’avortement cherche encore à se frayer un passage dans les consciences, porte sur la criminalisation du viol simple délit jusqu’en 1979… - autant que sur les inégalités de salaire, les violences faites aux femmes et tout ce qui constitue le sexisme ordinaire. "On faisait des débats, on vendait des journaux, partout on traquait le machisme", se souvient Laurence Rossignol pour qui, aujourd’hui, le seul changement notoire concerne l’inhibition du discours réfractaire… "Lorsque j’ai commencé mon engagement, les vieux barbons pour qui la place des femmes était dans la cuisine restaient encore audibles, explique-t-elle. Aujourd’hui, le discours misogyne se heurte à un interdit collectif. Plus personne n’ose contester ouvertement les compétences et les droits des femmes". Pour le reste, Laurence Rossignol en est convaincue, rien n’a changé. L’inégalité salariale reste flagrante, la prise en compte des violences sexuelles et conjugales défaillante, et la misogynie, affleurante dans une société où, estime-t-elle, les résistances se font simplement plus discrètes.

Invisibilisé

"Au fur et à mesure que l’idée de l’égalité progresse, les pôles de résistance se réorganisent. Ils mutent et s’adaptent mais les anciens réflexes patriarcaux subsistent", estime celle pour qui le fait que, quelques mois seulement après l’affaire Weinstein, soit paru dans la presse un manifeste "pour la liberté d’importuner" illustre parfaitement la persistance des vieux schémas. Ceux qui, quoi qu’on en dise, incitent chacun à minimiser toute forme de violence faite aux femmes, que celle-ci soit physique, sociale ou professionnelle, contribuant ainsi à la rendre invisible. Auprès du gouvernement et de l’opinion comme du législateur. D’où le fait que des vides juridiques persistent et que les propositions d’amendements destinées à les combler soient régulièrement retoqués. Ceci même lorsque les féminicides font la une des journaux et que le gouvernement organise un Grenelle des violences faites aux femmes… Laurence Rossignol en sait quelque chose.

"Le gouvernement a un vernis féministe. Il a appris à maîtriser les éléments de langage. Pour le reste, il n'a pas déboursé un euro".

Ses propositions visant à retirer l’autorité parentale au conjoint violent afin d’éviter que celui-ci ne puisse utiliser les enfants comme un moyen de pression, tout comme celle censée faciliter, pour les femmes victimes de violences, l’obtention d’une ordonnance d’éloignement, se voyaient toutes deux déboutées début novembre par un gouvernement qui, le 25 du même mois, annonçait à grand renfort de déclarations vertueuses le déploiement d’un "arsenal" de lutte contre les féminicides. Pour la sénatrice, il y a là de quoi être scandalisée, mais guère étonnée.

Défaillance politique

"La dimension systémique du patriarcat dans notre société est telle que chaque porte poussée en faveur des droits des femmes en révèle une autre, explique-t-elle. Chaque pan soulevé de la cape d’invisibilité qui recouvre leur condition donne à voir une autre preuve de l’injustice qui leur est faite." Une situation à laquelle, pour la présidente de l’association L’Assemblée des femmes, le gouvernement n’est pas près de remédier. Lui qui, assène-t-elle, se contente de "faire du bruit" sur le sujet, sans qu’aucune avancée concrète ne soit décidée. "Le gouvernement a un vernis féministe, il a appris à maîtriser les éléments de langage, aucun doute là-dessus, affirme Laurence Rossignol. Pour le reste, il n’a pas ouvert de places supplémentaires dans les structures d’accueil, ni créé de postes dans les tribunaux et les commissariats ; il n’a pas déboursé un euro !" Et, pour l’ex-ministre, "sortir d’un Grenelle sans mesure concrète relève de la défaillance politique." Surtout lorsque ce Grenelle était censé défendre une cause déclarée "grande cause du quinquennat". Pour l’ancienne militante du MLF, convaincue qu’être ministre se résume à "80 % de travail besogneux, 15 % de critiques et 5 % de rétribution narcissique", seul "le rapport de force" fera bouger les choses. La mobilisation inscrite dans la durée et le terrain. À l’ancienne.

Caroline Castets

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