La transformation numérique du métier de juriste ne tombera pas du ciel

Du temps et de l’argent. Voilà ce que demande l’utilisation d’un outil informatique. Et cela vaut pour les juristes peut-être plus que pour d’autres professionnels car s’ils veulent que leur métier évolue, ils devront, entre autres, identifier les besoins, évaluer leur transversalité, estimer un budget, proposer un système d’autoévaluation pour sélectionner les solutions idoines, activer son déploiement puis le perfectionner. Un travail au long court.

Du temps et de l’argent. Voilà ce que demande l’utilisation d’un outil informatique. Et cela vaut pour les juristes peut-être plus que pour d’autres professionnels car s’ils veulent que leur métier évolue, ils devront, entre autres, identifier les besoins, évaluer leur transversalité, estimer un budget, proposer un système d’autoévaluation pour sélectionner les solutions idoines, activer son déploiement puis le perfectionner. Un travail au long court.

La numérisation des fonctions juridiques a le vent en poupe. Alors qu’en 2018, 75 % des juristes avaient lancé un projet de transformation de leurs méthodes de travail en utilisant une ou plusieurs technologies numériques avancées, en 2021, ils sont 92 % en 2021. Et 78 % veulent poursuivre dans cette voie d’ici 2022. Ces chiffres, aussi marquants qu’encourageants, sont parus dans la cartographie des directions juridiques 2021 réalisée par Lexqi Conseil en partenariat avec le Cercle Montesquieu et l’Association française des juristes d’entreprise (AFJE), avec le parrainage de Baker McKenzie et de LexisNexis. Pourtant, lorsqu’il s’agit de compter les avocats, les juristes ou les directeurs juridiques satisfaits des outils de la legaltech, il y a moins de monde.

S’investir continuellement dans le processus

Denis Mignan, general counsel du groupe Hachette Illustrés, a pour sa part mené avec ses équipes un important travail de recherche avant d’investir dans une solution numérique. "Une année entière a été nécessaire pour faire le tour des offres proposées sur le marché français de la legaltech. Nous avons ensuite pu segmenter nos besoins, qui étaient très spécifiques, pour servir au mieux notre projet", restitue-t-il. L’enjeu était extrêmement important puisqu’il s’agissait de numériser tous les contrats d’édition d’Hachette. Ce chantier d’ampleur a commencé à se réaliser avec succès grâce aux solutions de Gino Legaltech : "Après avoir procédé à une revue du marché, c’est cette société qui a remporté notre appel d’offres. Gino Legaltech nous permet notamment, mais pas uniquement, de robotiser nos contrats. Des développements sont en cours et d’autres sont à venir", poursuit-il. La preuve qu’un important investissement humain en amont du démarrage du processus de numérisation porte ses fruits.

Les efforts ne doivent pour autant pas s’arrêter une fois l’outil numérique acquis : aux utilisateurs de prendre du temps pour l’apprivoiser. "Nous pouvons observer un certain déficit de la capacité d’efficacité des outils proposés aux professionnels du droit : soit le prestataire n’a pas de réels outils simples d’utilisation à proposer ou alors l’utilisateur n’exploite pas suffisamment les fonctionnalités mises en place", pointe Mathieu Davy, avocat fondateur de Call a Lawyer et président d’Avotech, l’association des avocats créateurs de legaltechs. Le problème ne viendrait donc pas uniquement de l’offre proposée sur le marché, mais aussi de l’usage qui en est fait. Pour que l’outil soit rentable, les usagers doivent s’investir continuellement dans le processus technologique. "L’humain reste un obstacle important à la numérisation du milieu juridique. Adopter des outils technologiques suppose inévitablement un investissement humain perpétuel, en formation, en adaptation et en appropriation des outils", poursuit-il. Pour que la numérisation fonctionne, Mathieu Davy préconise de renforcer davantage les formations : "Il faudrait très certainement passer beaucoup plus de temps dans l’entreprise ou en cabinet d’avocats pour y donner de vraies formations internes, et ce, de façon plus régulière, notamment lorsque les solutions sont évolutives. Vérifier le taux d’utilisation ou d’ouverture de la solution permettrait également de mieux mesurer son efficacité." 

Choisir un outil malléable

Est-il cependant envisageable d’investir autant, financièrement et humainement, pour un outil qui ne répondrait que partiellement aux besoins ? Peggy Houdart, responsable du contract management chez Engie, souligne, en ce sens, la difficulté pour les grandes entreprises comme celle dans laquelle elle exerce de se doter d’un seul outil capable de répondre à toutes les attentes en raison de la multitude de métiers et de fonctions représentés au sein du groupe et la diversité de projets menés.

Le problème ne viendrait donc pas uniquement de l’offre proposée sur le marché, mais aussi de l’usage qui en est fait.

Pour Denis Musson, ancien directeur juridique d’Imerys, il s’agit de faire des compromis : "Il vaut mieux selon moi investir dans une solution qui répond seulement à 70 % des besoins immédiats mais qui offre de la flexibilité pour s’adapter aux caractéristiques propres d’une entreprise ou d’un cabinet et un potentiel pour répondre à des besoins complémentaires futurs. Opter pour une multiplicité potentielle de solutions différentes qui ne satisfont, même si parfaitement, qu’une seule et unique tâche ne me semble pas le meilleur choix à faire dans la durée", conseille-t-il. Du côté de la legaltech, il faut par ailleurs savoir faire preuve de pédagogie en réfrénant les clients demandeurs de solutions trop complexes.

Miser sur la transversalité

Une autre interrogation, et pas des moindres, se pose encore très souvent, notamment dans les entreprises : vaut-il mieux développer un outil en interne, qui répondra à des besoins plus larges, ou choisir une solution externe qui aura des bénéfices ciblés uniquement sur le volet juridique ? Si les juristes interrogés dans le cadre de notre enquête concèdent préférer un outil interne, considéré comme plus sécurisé car répondant aux standards d’un groupe, il est pourtant possible de trouver sur le marché des outils capables de satisfaire à la fois les juristes mais également d’autres fonctions, comme le relève Fabrizio Papa Techera, qui anime la division legaltech de France Digitale. À condition d’accepter d’y consacrer un budget financier conséquent : "Les solutions les plus susceptibles de séduire les entreprises sont celles qui s’adressent aussi à d’autres fonctions que le juridique. Les juristes souhaitent se doter d’un véritable produit clé en main. Nous-mêmes chez Lexbase, qui sommes positionnés sur l’édition, essayons d’être le plus transversal possible, puisqu’une meilleure opérabilité de solutions entre le département juridique et les autres est perçu comme un vrai plus."

"Il vaut mieux investir dans une solution qui répond à 70 % des besoins de l’entreprise ou du cabinet et qui peut être développée ou affinée au fil du temps"

Cette capacité des outils technologiques et juridiques de s’adresser à d’autres fonctions de l’entreprise est d’autant plus importante qu’elle permettra, selon Denis Musson, de débloquer plus facilement un budget : "Pour convaincre la direction générale de choisir telle ou telle solution, il faut trouver les arguments qui rentrent dans le champ de ses préoccupations. Pour cela, il convient d’aller au-delà d’un intérêt propre à la seule fonction juridique pour mettre en avant les bénéfices de la numérisation pour ses clients internes, en particulier les opérationnels ou le business. S’agissant par exemple de l’automatisation du processus contractuel, l’accélération de la vitesse des transactions doit probablement être d’avantage mise en avant." Cette démonstration n’est malheureusement pas toujours suffisante et les directions juridiques qui ne disposent pas des moyens nécessaires pour passer le cap de la numérisation.

Des utilisateurs encore mitigés

Le niveau de maturité des cabinets d’avocats face à la numérisation reste aujourd’hui aussi varié que le nombre de structures évoluant sur le marché. Pour l’heure, la plupart choisissent de miser sur des outils technologiques basiques, comme ceux destinés à la gestion de dossiers ou de contrats courants. Les technologies plus avancées, comme celle reposant sur l’intelligence artificielle à l’instar des outils de justice prédictive, ont encore du mal se démocratiser au sein de la filière juridique. Bien que les solutions les plus simples soient destinées à faciliter le quotidien des avocats en gérant les tâches chronophages ou dépourvues de valeur ajoutée, elles ne sont pas adoptées par tout le monde. "Lorsque la legaltech n’est pas centrée sur l’utilisateur, il est difficile de trouver des outils vraiment adaptés", livrent Laëtitia Le Metayer, avocate spécialisée en droit digital, et Paul Brender, son confrère ingénieur brevet et président de l’Incubateur du barreau de Rennes.

"Les legaltechs qui sont le plus susceptibles de séduire les entreprises sont celles qui s’adressent à d’autres fonctions que le juridique".

Côté entreprise, le constat n’est pas meilleur et  certains secteurs d’activité particulièrement sensibles comme ceux de la défense peinent à se numériser. En témoigne Thierry Vidal, directeur du contract management au sein de Naval Group : "La sécurisation est un critère primordial pour notre groupe en raison de son secteur d’activité. Il manque aujourd’hui des outils français ou européens pouvant répondre à nos besoins."

Des acteurs à l’écoute

Conscients de ces points de blocage, les acteurs de la legaltech n’avancent pas avec des œillères et restent, au contraire, particulièrement attentifs aux retours de leurs utilisateurs. C’est d’ailleurs le moteur même de leur évolution : "L’écoute des clients va permettre à la legaltech de trouver de nouveaux axes de développement. Le marché reste évidemment bien au fait des difficultés pour adapter leurs solutions à certaines organisations très spécialisées", relève Philippe Laurence, directeur des affaires publiques chez Doctrine et co-animateur du groupe legaltech de France Digitale. "Les juristes déclarent souvent être déçus par les solutions qu’ils ont testées ou utilisées. Ce sentiment peut parfois naitre d’une compréhension insuffisante de la technologie employée ou encore d’un déficit d’adhésion ou de préparation aux changements induits par l’introduction de la solution concernée", reconnaît pour sa part Denis Musson, avant d’ajouter que les obstacles soulevés ne sont pas insurmontables : "Le sentiment de déception lors de la prise en main d’une solution peut être lié à une mauvaise compréhension de la technologie utilisée." Raison notamment pour laquelle Fabrizio Papa Techera insiste en ce sens sur l’importance des échanges entre la start-up du droit et ses clients : "Les legaltechers ne se contentent pas de vendre leurs outils et de laisser l’utilisateur livré à lui-même avec sa solution. La remontée d’informations de nos clients est essentielle pour nous permettre d’ajuster autant que possible nos solutions. Derrière la technologie, l’engagement humain est primordial". Aux juristes également d’adopter la solution la plus stratégique possible sans attendre que l’outil satisfasse à 100 % leurs besoins. Ce travail de pédagogie est particulièrement essentiel pour Philippe Laurence : "Le logiciel unique pour tout faire est une chimère. La segmentation des tâches est une première étape pour commencer la numérisation." Des discours rassurants qui prouvent que les entrepreneurs de la legaltech sont plus que jamais disposés à passer à la vitesse supérieure avec leurs clients.

Marine Calvo

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