La biomasse sur le fil, en plein débat européen

La biomasse correspond à 60 % de la consommation d’EnR en Europe, soit plus que les énergies solaire et éolienne combinées, selon Eurostat. Pourtant, cette énergie est remise en question. Les Pays Bas se sont saisis de la problématique, et projettent un abandon progressif de la biomasse, tout en lui cherchant un remplaçant plus soutenable. Décryptage des forces et faiblesses de cette pratique.

La biomasse correspond à 60 % de la consommation d’EnR en Europe, soit plus que les énergies solaire et éolienne combinées, selon Eurostat. Pourtant, cette énergie est remise en question. Les Pays Bas se sont saisis de la problématique, et projettent un abandon progressif de la biomasse, tout en lui cherchant un remplaçant plus soutenable. Décryptage des forces et faiblesses de cette pratique.

Quel avenir pour la biomasse ? Alors qu’elle est considérée par la loi européenne comme une source d’énergie neutre en carbone pouvant contribuer à résoudre le problème climatique, ce statut est contesté par d’autres qui ne voient en elle qu’un remède inefficace. Suite à un rapport du Socio-Economic Council (SER) "Biomassa in balans", les Pays Bas ont tranché et n’envisagent plus la combustion de la biomasse comme un processus de production d’électricité viable.  

La biomasse : l’EnR déchue

"Toute biomasse n’est pas une bonne biomasse", soutient Jennifer Jenkins, chief sustainability officer chez Enviva, le plus gros producteur mondial de granulés de bois, pour la production de chaleur et d’électricité. Selon elle, il convient de distinguer la biomasse forestière provenant de bois de faible valeur et d’arbres de petits gabarits, et celle provenant d’essences d’arbres pouvant être utilisés en tant que matériaux de construction ou pour confectionner des meubles par exemple. Brûler un arbre centenaire aura pour effet de libérer un siècle d’absorption de CO2 dans l’atmosphère. Ainsi, chaque arbre brûlé à une "dette carbone", qu’il finira par rembourser lorsqu’un autre végétal aura absorbé un montant égal de CO2 à celui qu’aura généré sa combustion. En attendant, du gaz carbonique est bel et bien émis et ce processus de régénération peut durer des décennies.

Le dernier rapport du Socio-Economic Council fustige l’utilisation de la biomasse à des fins de production électrique. Si cette pratique est essentielle à la mise en place d’une économie circulaire efficace d’après le document, elle l’est nettement moins dans ce rôle de production énergétique. La biomasse produite de façon durable serait donc trop rare pour continuer à être utilisée comme combustible. Le rapport enfonce le clou en expliquant que d’autres alternatives bas carbones existent et pourraient très bien remplir ce rôle. Par ailleurs, le rendement énergétique de la biomasse est en général assez faible. Selon le rapport "De biomasse à biomascarade" de Greenpeace, ce rendement ne serait que de 25 % pour la biomasse forestière. Cette dernière a par exemple besoin d’être séchée avant combustion, car contenant beaucoup d’eau. De par la dispersion de la ressource sur le territoire, elle doit également être transportée par camion. Le processus de production d’énergie à partir de biomasse n’est donc pas exempt d’émissions de CO2, et vient s’ajouter à un rendement bas.

Une énergie qui a plus d’un tour dans son sac

Eric Wiebes, le ministre néerlandais aux affaires économiques et politiques climatiques, est d’un tout autre avis. Pour lui, la réponse à l’urgence climatique ne se fera pas sans cette source d’énergie, il ajoute : "Si nous voulons atteindre la neutralité carbone, nous avons besoin de la biomasse pour le moment". Il défend le caractère renouvelable de la biomasse quand elle est gérée intelligemment. Cette ressource peut cependant s’épuiser très rapidement si son exploitation n’est pas encadrée correctement. Autre point fort, elle fait appel à une énergie primaire peu onéreuse et répandue. Elle peut donc être collectée localement (bois, déchets végétaux et alimentaires). La biomasse s’appuie également sur une stabilité des prix relativement importante. De fait, elle a l’avantage de dépendre d’un marché local, contrairement au pétrole et au gaz qui sont tributaires des marchés internationaux. 

Quant à la méthanisation, elle est considérée par l’Agence de la transition écologique française (ADEME) comme une filière prometteuse, notamment pour réduire les masses de déchets à traiter par certains secteurs (stations d’épurations, effluents d’élevages…). Même si des "marges d’optimisation" sont encore atteignable d’après l’établissement public, elle juge les procédés mis en place maîtrisés. Après avoir, mené une étude sur quatre-vingts installations différentes, l’organisation a ainsi estimé avoir obtenu des résultats satisfaisants pour la plupart. "La rentabilité économique est satisfaisante, en particulier pour les projets à la ferme ou de petits collectifs (moins d’une dizaine d’agriculteurs)". Conclusion de l’ADEME : les installations obtenant les moins bons résultats sont souvent celles de plus grande taille, qui nécessitent un approvisionnement conséquent et régulier pour fonctionner. Dans ces conditions et sachant que la filière reste fragile, l’agence appelle à la non-concurrence entre projets et à un soutien financier de l’Etat.

Comment remplacer la biomasse ?

La biomasse ne seront donc pas une solution pour produire de l’énergie dans des proportion démesurées. A titre d’exemple, pour couvrir la totalité de la consommation française annuelle d’électricité avec de la biomasse, il faudrait y consacrer la moitié du territoire national selon Jean-Marc Jancovici, président de The Shift Project. Mais comment la remplacer ? Pour le syndicat des énergies renouvelables (SER), les EnR comme le solaire et l’éolien sont des solutions envisageables. Toutefois, les avis divergent, et le professeur Gert Jan Kramer de l’université Utrecht rétorque : “Avec la situation actuelle, la probabilité que nous ne l'atteignions pas [la neutralité carbone] est plus grande que celle que nous l'atteignions". Selon lui, l’abandon de cette énergie au profit d’une autre est inconcevable, tant les échéances climatiques sont proches, ne laissant le temps ni aux Pays Bas, ni à l’Union européenne, de créer ex-nihilo des filières énergétiques complètes, ou de développer drastiquement celles qui existent déjà.

Martin Junginger, également professeur à l’université d’Utrecht, suggère d’utiliser la biomasse judicieusement, en allouant aux postes les plus nécessiteux les faibles quantités de "biomasse durable" disponibles (les transports et les secteurs de l’industrie difficile à décarboner). L’utilisation de cette énergie pour la production de chaleur est, pour lui, à éviter, dans la mesure où les pompes à chaleur et d’autres solutions sont tout aussi performantes pour remplir cet office. Enfin, il souligne son potentiel en complément d’EnR intermittentes, la biomasse permettant de répondre rapidement à une chute de production d’électricité par des énergies renouvelables, causée par un ensoleillement timide ou des vents absents. Elle pourrait être envisagée comme substitut au fuel souvent utilisé dans ces cas de figure. "Si la fraction de la biomasse qui est brûlée représente exactement l’accroissement naturel de ce qui est planté, effectivement l’impact sur le climat est neutre", ajoute Jean-Marc Jancovici. En revanche, comme bien souvent la pratique diffère de la théorie, et 15 milliards d'arbres sont coupés chaque année sur la planète sans être replantés. Dans ces conditions, la biomasse ne peut être qualifiée d’énergie renouvelable, au bilan carbone neutre. Il appartient maintenant aux pouvoirs publics de faire atteindre à cette énergie son plein-potentiel, ou de déployer des alternatives moins polluantes.

Thomas Gutperle

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