L’infiltrée

L’infiltrée

Exploratrice de territoires inconnus et révélatrice de réalités sociales ignorées, journaliste de formation et lanceuse d’alerte par vocation, Claire Lajeunie – invitée spéciale des Rencontres de Ségolène organisées par le Cabinet Cohen Amir-Aslani - n’aime ni les bons sentiments ni les idées reçues. Son credo ? Les univers « hors norme » et les phénomènes qui dérangent : la maltraitance, la folie, la pauvreté… Tout ce que, d’ordinaire, on s’emploie à ignorer et que, depuis vingt ans, elle s’attache à révéler. Rencontre.

 

Claire Lajeunie le reconnaît : elle a toujours aimé les histoires. Pas celles avec bons sentiments et happy-ends ; les « histoires brutes » qui, à défaut de faire rêver, éveillent les consciences en donnant à voir des réalités qui dérangent. Celle de la maltraitance, de la pauvreté, de la folie et des accidents de la route… À la regarder se passionner pour ces univers en bordure des nôtres, à l’écouter parler de son goût de l’échange et de son amour « des gens », on se dit qu’elle aurait pu être psy, anthropologue ou sociologue. Elle sera journaliste, réalisatrice et productrice. Un triptyque nécessaire lorsque, comme elle, on « n’aime ni la facilité ni les cases imposées » ; qu’aux sentiers balisés on préfère les lignes de crête et aux regards qu’on détourne les vérités qu’on affronte. Lorsque, surtout, on est déterminé à dire et à montrer. À donner une voix à ceux que, d’ordinaire, on n’entend pas.

Les univers interdits

Interrogée sur ce penchant pour les sujets sombres, Claire Lajeunie hésite. Elle avoue une enfance « normale » et une nature festive. Rien qui, à première vue, explique son attirance pour « les univers interdits », si ce n’est le goût du risque et celui des gens « avec des failles et des faiblesses » qui, il y a vingt ans, l’emmènent à quitter la rédaction de Elle pour la perspective d’enquêtes coup de poing. « Je voulais lever le voile sur des réalités sociales méconnues, explique-t-elle ; servir des causes, faire du lourd… » L’agence Capa lui en donne l’occasion en lui confiant son premier documentaire : un cinquante-deux minutes réalisé pour France 2 sur le syndrome des bébés secoués, un fléau dont, à l’époque, on parle peu et on ignore tout. D’autres films suivront, régulièrement assortis de propositions d’embauche. Attachée au statut de free-lance comme à une garantie d’indépendance professionnelle mais aussi d’acuité émotionnelle, elle décline, convaincue que, pour conserver intacte cette capacité d’indignation dont elle a fait son moteur, elle doit éviter les zones de confort qui favorisent l’engourdissement autant que les idées reçues dont découlent les caricatures. Une nécessité pour celle qui a toujours travaillé « par identification ». S’immergeant dans ces univers que d’autres évitent avec toujours à l’esprit ce même questionnement : « et si c’était moi ?...».

En immersion

Une posture d’alerte qui, début 2016, l’emmène à une rencontre décisive. Celle d’une femme SDF croisée un soir d’hiver dans une rue de Paris, tête basse, sacs en plastique à la main. « En la regardant j’ai vu qu’elle me ressemblait…», se souvient Claire qui décide alors de consacrer son prochain film à ces « invisibles » qui, rappelle-t-elle, représentent deux SDF sur cinq mais qu’on ne voit jamais. Pour révéler cette réalité, elle entend procéder comme à son habitude : en allant sur le terrain, « au contact ». « Je me suis toujours employée à infiltrer les univers sur lesquels j’enquêtais pour en comprendre la réalité, explique-t-elle. Cela implique de suivre les acteurs de terrain, de côtoyer les victimes, de partager leur douleur… » Ce qu’elle fera à l’hôpital Necker où l’enquête sur les bébés secoués l’emmènera à passer des mois aux urgences pédiatriques mais aussi dans les hôpitaux psychiatriques, à la brigade des mineurs et, tout dernièrement, au plus près de ces Français en bordure de la précarité qui, surdiplômé au chômage, mère de famille nombreuse au RSA, travailleur pauvre ou sexagénaire à la retraite dérisoire, vivent avec sept euros par jour. Parfois moins. Trop démunis pour vivre normalement ; pas assez pour que leur sort alarme. De ce no man’s land social, Claire Lajeunie a tiré « Pauvres de nous », un film dans lequel, avec pudeur et humanité, elle donne à voir le quotidien de ceux pour qui une tablette de chocolat est une folie ; une place de cinéma un rêve inaccessible.

« Les invisibles » 

Quel que soit le sujet, la méthode ne varie pas. « Chaque fois, je dois me faire accepter, explique-t-elle ; convaincre que je ne vais pas faire de voyeurisme, ni tomber dans le misérabilisme. » Avec les femmes SDF plus encore qu’avec une autre population. Car pour survivre dans la rue, toutes ont appris à disparaître. « À se rendre invisibles pour ne pas devenir des proies. » Une vulnérabilité dont la journaliste va prendre la mesure en allant à leur rencontre dans les halls de gare, les quais de métro désertés et les parkings souterrains avec toujours ce même objectif : comprendre. Comment on « tombe » à la rue et comment on s’y enlise, comment le fait de se procurer un abri pour la nuit, un repas chaud ou un gel douche devient l’objectif d’une journée, et celui de remplir un formulaire ou d’honorer un rendez-vous, une épreuve insurmontable.

Pour y parvenir, elle va passer des semaines à apprivoiser ces femmes chez qui la peur est devenue une condition de survie ; gagnant peu à peu leur confiance en les écoutant raconter leur vie d’avant, en accompagnant leur errance parfois jusque tard dans la nuit, jusqu’à ce que les quitter pour rejoindre son appartement, ses enfants, sa vie, lui fasse l’effet d’une trahison. Et durant tout ce temps, découvrant la réalité de ces vies au ralenti, « ces vies qui paralysent ». De tout cela Claire Lajeunie va tirer un nouveau documentaire choc dans lequel, promet-elle, « le spectateur en prendra plein la gueule ». Du reste, elle fera « Sur la route des invisibles », un livre qui dit les coulisses du film : les doutes, les poux, la distance si difficile à conserver, les perspectives prudemment dessinées et les promesses arrachées... De quoi, à défaut de changer le monde, contribuer à « modifier les regards ».

Caroline Castets

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