Jérôme Lecat (Scality) : « Un système "scalable" s’améliore quand il grandit »

Jérôme Lecat, serial entrepreneur à succès, surfe sur le marché du stockage de données à grande échelle. Sa société franco-américaine Scality affiche un taux de croissance insolent de 250 % en 2014.

Jérôme Lecat, serial entrepreneur à succès, surfe sur le marché du stockage de données à grande échelle. Sa société franco-américaine Scality affiche un taux de croissance insolent de 250 % en 2014.

Décideurs. Comment expliquez-vous votre intuition dès 2009 de voir les objets connectés, le cloud et le big data au centre de toutes les attentions ?
Jérôme Lecat. Toute création d’entreprise correspond à la volonté de répondre à un besoin en surpassant l’offre existante. Cela s’applique à la boulangerie comme à l’entreprise de high-tech. Ce besoin peut être mal exprimé ou même non identifié par la clientèle ciblée. Dans le cas spécifique de Scality, j’ai personnellement fait un tour du monde des opérateurs télécoms en 2008, rencontrant une quinzaine d’opérateurs parmi les plus gros dans différents pays : États-Unis, Canada, Europe, Japon et Australie. Partout, la même histoire m’était racontée : tous les pans de la vie humaine sont en train de se digitaliser (communication, rencontre, politique, santé, vidéo, divertissement…), il en résulte des besoins considérables de stockage, voués à augmenter avec le temps. À l’époque, ces opérateurs envisageaient déjà la difficulté de concurrencer Google sans avoir accès à une technologie comparable en matière de stockage de données. C’est ce que Scality a réalisé, pour les opérateurs et les entreprises. Les termes cloud et big data n’étaient pas à la mode en 2008, cependant le besoin était déjà prévisible.

Décideurs. Dans l’industrie du stockage de données à grande échelle, quels sont les défis qui vous attendent ?
J. L. Les technologies de stockage utilisées jusqu’à présent par les entreprises, les SAN et NAS, ont été inventées il y a plus de trente ans. Depuis la capacité de stockage a été multipliée par mille et va continuer de s’accroître. Au-delà de la capacité, la façon de vivre et de travailler a changé. Les particuliers et les entreprises ont besoin d’accéder à leur stockage 24/24 H.
Aujourd’hui, il faut un stockage tellement peu onéreux que l’on ne se pose plus la question de savoir s’il est opportun de conserver une donnée ou non. De plus, ce système doit fonctionner à toute heure, 365 jours par an, en étant capable de se connecter à de multiples applications simultanément, et pour lequel il est facile d’augmenter la capacité et de remplacer le hardware. C’est ce que Scality propose avec son logiciel Ring, qui permet de transformer des serveurs standards de l’industrie en véritables plates-formes de stockage. Nous pensons que l’avenir est au software, et nous ne sommes pas les seuls. Le hardware est important aussi, mais il devient banal et facilement « échangeable ». Nombre de nos clients font des enchères inversées sur le hardware, et choisissent pour chaque étape de croissance, le fournisseur le mieux disant.

Les défis pour Scality ne sont pas techniques, notre logiciel fonctionne et nos clients servent plus de 300 millions d’utilisateurs dans le monde. Le défi principal pour Scality est le recrutement et la formation des nouvelles recrues. Nous recrutons tous azimuts, en France et à l’étranger, en commercial comme en développement. Vous pouvez le dire à vos lecteurs !

Décideurs. Pouvez-vous préciser quels sont les enjeux de la « scalabilité » ?
J. L. L’histoire de l’informatique a pour l"essentiel connu trois phases : au début, les besoins et la recherche émanaient des puissances publiques, tant pour des besoins militaires que pour des besoins de recensement. Dans la seconde phase, ce sont les grandes entreprises qui ont poussé l’innovation. Dans la troisième phase que nous vivons depuis le milieu des années 2000, c’est l’informatique grand public qui tire la recherche. À chaque étape, un facteur 1000 est franchi. Ce sont des changements d’architecture considérables. Hier une banque devait servir des milliers d’agences, demain elle devra servir directement des millions de clients.
Dans cette évolution, la notion de « scalability » est clé. Cette notion est relativement mal comprise (aucune traduction française n’existe). Au fond, un système « scalable » s’améliore quand il grandit. Les systèmes traditionnels ont tendance à se complexifier avec la taille. Au contraire, un système « scalable » se simplifie avec la taille. La notion revêt deux dimensions : une « scalability » technique et une « scalability » opérationnelle. Techniquement, les performances doivent s’accroître avec la taille. Côté opération, l’exploitation du système doit se simplifier avec la taille. C’est le cas de Google, Amazon ou Facebook. C’est ce que Scality propose aux grandes entreprises.

Décideurs. Comment les entreprises peuvent-elles s’adapter à la consumérisation de l’IT ?
J. L. C’est un énorme défi. Une façon de penser l’IT et le business complètement différente. Je recommande aux entreprises de recruter et de placer à des postes très seniors des individus qui viennent du consummer IT. Par exemple, une grande banque vient de recruter une équipe entière en provenance de Facebook, et elle leur donne les moyens, en matière d’influence interne et de capacités financières, d’inventer l’avenir.

Décideurs. Vous êtes bien implantés sur le marché des opérateurs télécoms et des médias : vers quels secteurs souhaitez-vous vous orienter à l’avenir ?
J. L. Nos premiers clients étaient ceux qui avaient le besoin le plus urgent d’un stockage performant, fiable et peu onéreux : les opérateurs télécoms dans leurs activités concurrentes de Google et d’Amazon, et toute la chaîne de diffusion du cinéma et de la vidéo. Nous pensons que d’ici à dix ans, tout le monde utilisera une informatique de type cloud, de même que tout le monde utilise l’Internet de nos jours. La plupart des particuliers et des entreprises utiliseront des services de cloud publics sans le savoir, des services du type Dailymotion, Dropbox, Salesforce ou Office 365. Cependant, environ 20 000 entreprises dans le monde (quelques centaines en France) continueront à exploiter leur système d’information elles-mêmes. Elles le feront dans une architecture de type « cloud », comme Amazon, Google ou Facebook. C’est à ces 20 000 entreprises que nous nous adressons, on les trouve dans tous les secteurs d’industrie, et en particulier tous les secteurs qui offrent des produits ou des services au grand public.


Propos recueillis par Thomas Bastin

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