Jean Peyrelevade (Degroof Petercam) : « L’État n’est pas un bon actionnaire »

Dans son livre « Journal d’un sauvetage », l’ancien président du Crédit lyonnais revient sur les dix ans de lutte qui ont permis de sauver le groupe de l’un des plus grands désastres financiers de ces trente dernières années. Une expérience qui l’a doté d’une vision très critique du secteur. Il s’exprime, à titre personnel, sur les grands bouleversements en cours.

Dans son livre « Journal d’un sauvetage », l’ancien président du Crédit lyonnais revient sur les dix ans de lutte qui ont permis de sauver le groupe de l’un des plus grands désastres financiers de ces trente dernières années. Une expérience qui l’a doté d’une vision très critique du secteur. Il s’exprime, à titre personnel, sur les grands bouleversements en cours.

Décideurs. Pourquoi avoir décidé d’écrire ce livre??

Jean Peyrelevade. Dès mon arrivée au sein du Crédit lyonnais, j’ai été stupéfait par ce que je voyais. Je ne comprenais pas ce déni de responsabilités généralisé. Pour avoir une mémoire factuelle précise, j’ai commencé à écrire de manière journalière tout ce qui se passait. Au départ, je pensais que la défaillance du Crédit lyonnais était un accident. Malheureusement, je me suis rendu compte depuis qu’il s’agissait d’un phénomène récurrent. En écrivant ce livre, j’ai voulu montrer ce qui n’allait pas. Dans tous les cas de faillite bancaire, il y a une défaillance de la régulation et donc du régulateur. Dans les cas français, il faut également ajouter à cela le fait que l’État n’est pas un bon actionnaire.

 

Comment expliquez-vous cette inconséquence répétée??

Il y a pour moi deux explications. La première est d’ordre sociologique. Les personnes qui sont à la tête de ces structures nationalisées sont la plupart du temps issues de la haute fonction publique. Difficile alors de les mettre en cause. La deuxième est d’ordre politique. Très souvent, le gouvernement a intérêt à ne pas faire bouger les choses à court terme. Au-delà d’une logique électorale, il y a aussi une peur de la transparence. Si l’État décide de renvoyer un dirigeant pour changer de stratégie, cela va entraîner plus de débat et d’agitation qu’ailleurs. Résultat, les hommes politiques vont toujours prendre en compte l’hypothèse qui leur est la plus favorable et préférer le statu quo. Ces méthodes ne sont pas limitées au système bancaire. On retrouve les mêmes enjeux avec Areva, la SNCF ou EDF.

 

Des pans entiers de l'activité financière continuent d'être ignorés par les régulateurs

 

Vous avez également évoqué la régulation. Que faudrait-il améliorer??

Il faut distinguer deux cas. Aux États-Unis, la crise des subprimes est venue d’un véritable défaut de conception. En France, au contraire, il s’agissait plutôt d’un défaut de compétence du régulateur. Aujourd’hui, les régulateurs ont fait ce qu’il fallait pour répondre à ces problématiques mais ils continuent d’ignorer des pans entiers de l’activité financière. Le statu quo sur le shadow banking devient très inquiétant car il favorise l’accumulation des risques en dehors des zones régulées. Or, c’est ce même problème qui fut à l’origine de la crise des subprimes.

 

À la suite des faillites bancaires, les gouvernements ont indiqué qu’ils ne souhaitaient plus renflouer les banques fautives et que c’était aux actionnaires et aux prêteurs de passer à la caisse. Que pensez-vous de cette mesure??

C’est une bêtise gigantesque. C’est un facteur majeur d’affaiblissement du secteur. Le régulateur est celui qui connaît le mieux la situation d’une banque. Même son président a du mal à en avoir une vision détaillée. Si le régulateur dit qu’une banque est fiable, il engage sa responsabilité. Il ne peut pas d’un côté dire «?j’ai validé les comptes?», mais maintenant qu’il y a un problème «?c’est à vous de payer?». C’est le meilleur moyen de priver les banquiers de ressources longues. Car les prêteurs obligataires et les actionnaires vont bien évidemment tenir compte de ce risque imprévisible.

 

Êtes-vous favorable à la séparation des activités entre banque universaliste et banque d’investissement??

Oui, car ce sont des métiers culturellement opposés. Les acteurs, les organisations et les business models sont complètement différents. Cela aboutit à une situation qui n’est pas optimale. D’ailleurs, il est rare pour un salarié de passer d’une structure à l’autre. De plus, à partir d’un certain niveau de taille et de complexité, le risque est de perdre le contrôle. C’est ce que j’appelle le syndrome de la tour de Babel. Lorsque les choses deviennent trop sophistiquées et trop techniques, les dirigeants n’ont plus la compréhension globale de ce qui se passe. Et c’est là où cela devient dangereux. Néanmoins, je ne pense pas qu’il soit nécessaire d’intervenir par la régulation. Les obstacles au mélange de métiers vont se multiplier naturellement.

 

Propos recueillis par Vincent Paes

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