Jean-Luc Mélenchon, le Gourou insoumis

Si LFI se présente comme un mouvement gazeux, c’est en réalité un instrument au service d’un seul homme dont l’attitude a fait partir de nombreux intellectuels ou cadres historiques. Ces derniers sont remplacés par des profils plus jeunes et soumis. Pourtant, derrière une apparente docilité, ils changent la ligne du parti. Au risque de le mener à sa chute ?

© Claude Delock Flickr

Si LFI se présente comme un mouvement gazeux, c’est en réalité un instrument au service d’un seul homme dont l’attitude a fait partir de nombreux intellectuels ou cadres historiques. Ces derniers sont remplacés par des profils plus jeunes et soumis. Pourtant, derrière une apparente docilité, ils changent la ligne du parti. Au risque de le mener à sa chute ?

Lundi 20 mars 2017. Près de 10 millions de Français sont devant leur poste de télévision pour assister au Grand Débat organisé par TF1. Emmanuel Macron, Marine Le Pen, François Fillon, Jean-Luc Mélenchon et Benoît Hamon s’apprêtent à ferrailler pendant plus de trois heures. Le bal s’ouvre avec une première question posée par la journaliste Anne-Claire Coudray : "Quel président voulez-vous être ?" Les participants se lancent l’un après l’autre dans le grand bain et les téléspectateurs découvrent en arrière-plan de chaque candidat deux figures centrales de leur dispositif. Derrière Jean-Luc Mélenchon se trouvent la coordinatrice de campagne Charlotte Girard et l’économiste Liêm Hoang-Ngoc.

Leur point commun ? Tous deux ont pris leur distance avec La France insoumise après la présidentielle. Et ils ne sont pas les seuls. Que ce soit de manière choisie ou subie, de nombreuses têtes pensantes de la "mélenchonie" ont quitté l’aventure, bien souvent dans le "bruit et la fureur", pour reprendre une phrase du Patron. Certes, ce type de turnover touche tous les partis politiques. Mais chez les Insoumis, il est particulièrement développé… et cruel. Parmi les autres "portés disparus", citons notamment Georges Kuzmanovic, Thomas Guénolé, François Cocq, Henri Pena-Ruiz, Jacques Généreux ou encore Manon Le Bretton.

Excommunication, kompromat et exode volontaire

Le manque de démocratie interne est le principal motif de départ. Impossible, semble-t-il, de faire vivre une pensée allant un tant soit peu à l’encontre de la pensée de Jean-Luc Mélenchon qui, malgré son passé socialiste, est allergique aux motions et courants. Une seule ligne doit primer : la sienne. Ce qui a fini par conduire Charlotte Girard, pilier insoumis, à quitter le parti en juin 2019 en déclarant notamment : "Tant qu’on est d’accord, tout va bien. Mais il n’y a pas moyen de ne pas être d’accord." Au même moment, et pour les mêmes motifs, Manon Le Bretton, co-responsable de l’École de La France insoumise, a pris la clé des champs.

Malgré son passé socialiste, Jean-Luc Mélenchon a horreur des motions et des courants

Si ces pertes ont été relativement "bien gérées", il n’en a pas été de même dans le cas du politologue Thomas Guénolé. Converti au mélenchonisme après la présidentielle de 2017, il dénonce, dans un communiqué publié en avril 2019, un fonctionnement autocratique et une démocratie interne qui relève du "simulacre". Une vérité douloureuse à entendre qui mérite punition. L’universitaire est accusé à tort de harcèlement sexuel par un "tribunal" interne du parti. Une méthode rappelant fâcheusement le kompromat soviétique. Et qui conduira Thomas Guénolé à publier en octobre 2019, La Chute de la maison Mélenchon, véritable bombe qui met en lumière le fonctionnement dictatorial d’une organisation au service des ambitions d’un homme.

Autre méthode utilisée par le Patron, l’exclusion par Tweet. La victime de ce procédé est François Cocq. Ce membre du premier cercle depuis 2008 est l’une des figures souverainistes et laïques du parti. En janvier 2019, le député des Bouches-du-Rhône utilisera le réseau social qu’il affectionne, pour qualifier ce fidèle de "nationaliste", "banni du mouvement".

François Cocq a été banni par Tweet. Autre méthode, Thomas Guénolé a été accusé (à tort) de harcèlement sexuel. Son "crime" ? Avoir qualifié la démocratie interne de simulacre.

La (jeune) garde montante

Le mouvement est toutefois peu atteint par ces départs, du moins sur le papier. Très vite, les bannis ont été remplacés par des cadres plus jeunes. Lors des dernières élections législatives, les Insoumis sont parvenus à se doter d’un groupe parlementaire, le plus jeune de l’Assemblée nationale. D’une moyenne d’âge de 43 ans au moment de sa création, il est composé de nombreux élus qui ont intégré le Palais-Bourbon à la trentaine : Ugo Bernalicis, Mathilde Panot, Adrien Quatennens ou encore Danièle Obono. En dehors de l’hémicycle, Clémence Guetté, secrétaire générale du groupe, par ailleurs responsable de la conception du programme L’Avenir en commun, est fraîchement trentenaire, tout comme Manon Aubry, tête de liste du parti aux élections européennes de 2019. Sur les chaînes de télévision, David Guiraud multiplie les punchlines tandis que la communication digitale est orchestrée par Antoine Léaument et, eux aussi, font baisser la moyenne d’âge des responsables du mouvement.

Cette nouvelle garde rouge a un avantage pour Jean-Luc Mélenchon : elle est loyale à l’homme à qui elle doit tout. Ce qui permet au patriarche d’avoir une machine en ordre de marche derrière lui. Dès qu’il est mis en difficulté, son nouveau cercle est prêt à le défendre bec et ongles. Pas de frondeur dans les rangs ! D’après les "exclus" interrogés, cette situation est voulue par Jean-Luc Mélenchon qui, comme l’analyse Thomas Guénolé, "n’est pas un gauchiste, mais un trotskiste lambertiste qui souhaite un contrôle total sur l’organisation. Il promet un mouvement horizontal mais en réalité tout est centré autour de lui. Les plus jeunes ne lui feront pas d’ombre et ne remettront jamais en cause ses orientations." Un avis partagé par l’économiste Liêm Hoang-Ngoc qui évoque des "profils fanatisés et fascinés". Reconnaissons-le, cette organisation semble parfaite pour bien figurer à une élection présidentielle, scrutin jupitérien par excellence. Mais attention, à trop couper les têtes qui dépassent, le risque est de périr soi-même.

"Le tribun n'est pas un gauchiste mais un trotskyste lambertiste qui souhaite un contrôle total sur l'organisation"

"Une voiture sans freins"

Jean-Luc Mélenchon pâtit de ses fréquents "coup de gueule" qui font des ravages dans l’opinion publique en détruisant son image de chef d’État potentiel. Un problème de taille exacerbé par leur fréquence : du cultissime "La République c’est moi" d’octobre 2018 au "connard" asséné à un passant en août 2021 (accompagné d’un "pète lui la gueule" ordonné à un collaborateur), le tribun se déprésidentialise et s’enferme dans la fonction tribunicienne avec une obstination qui frise le sadomasochisme.

"Nous autres, les vieux de la vieille savions que Jean-Luc Mélenchon était sanguin, on l'encadrait et quand on sentait qu'il allait exploser on l'isolait, on prenait un coup dans un café", se souvient Georges Kuzmanovic qui déplore que "plus personne ne peut dire stop en interne".

Une situation qui, selon Georges Kuzmanovic, ex-Monsieur Relations internationales de LFI, aurait pu être évitée avec des proches plus "capés". "Nous autres, les vieux de la vieille, nous savions que Jean-Luc Mélenchon est un sanguin. On devinait quand il allait péter un plomb. Nous avions mis en place un dispositif : on l’encadrait et quand on sentait qu’il allait exploser, on l’isolait, on allait boire un coup dans un café." Selon lui, "ce n’était pas une partie de plaisir, on se prenait une soufflante, mais il se calmait et finissait par s’excuser, ce qui limitait les débordements publics. Ce sas n’existe plus puisque personne ne peut lui dire stop en interne", déplore l’ancien militaire qui s’est désormais mis à son compte avec le mouvement République souveraine.

Recyclage de programme

Selon les "exclus" interrogés, les purges auraient également eu un impact sur le corpus idéologique de LFI. Certes, le parti peut se reposer sur L’Avenir en commun, un programme défini comme complet et approfondi, ce qui le différencierait des autres forces de gauche. Oui mais. Les têtes pensantes de la campagne de 2017 telles que l’économiste Jacques Généreux ou le philosophe Henri Pena-Ruiz ont, elles aussi, pris leurs distances. Conséquence, "le programme ressemble à un copier-coller de celui de 2017", juge Thomas Guénolé qui constate que "de moins en moins de personnes ont une autonomie de jugement. On trouve presque uniquement des gens qui se contentent de faire des fiches. Ils me font penser aux Marie-Louise, les jeunes soldats de la fin du Premier Empire."

De son côté, Liêm Hoang-Ngoc estime que le programme tant loué en interne n’en est pas un. Il s’agirait "d’un plan détaillé dont chaque chapitre est composé de slogans conçus pour capter tous les segments de la gauche tels que les décroissants ou les communistes". Plus sévère encore, l’économiste affirme que, de toute manière, LFI n’a pas besoin de programme puisque "tout est organisé en fonction de postures, de la tendance du moment. Ce qui explique pourquoi les communicants tels qu’Antoine Léaument ou Sophia Chikirou sont plus précieux pour Jean-Luc Mélenchon que des intellectuels. C’est d’ailleurs ce sentiment d’inutilité qui m’a incité à mettre les voiles. Pourquoi travailler pour un mouvement dont le chef se désintéresse des chiffres et du projet de gouvernement ?" Pourtant, ne croyez pas que la doctrine soit restée la même. Sur certains points tels que le rapport à la République ou la laïcité, LFI a opéré un changement radical. Là encore, les départs à la chaîne compensés par de nouvelles arrivées semblent avoir eu un impact…

"Pourquoi travailler pour un mouvement dont le chef se désintéresse des chiffres et du projet de gouvernement ?"

Nouvelle génération, nouvelle gauche ?

La participation de Jean-Luc Mélenchon à la manifestation controversée contre l’islamophobie de novembre 2019, la tendance à lire les problèmes de société sous l’angle racial ou religieux plus que social ou encore l’utilisation de plus en plus fréquente de l’écriture inclusive, seraient également l’une des conséquences du renouvellement générationnel dans les instances du parti.

Le développement de cette nouvelle ligne trouve, selon Georges Kuzmanovic, sa source dans la campagne présidentielle de 2017 : "Assez rapidement, il est apparu que Jean-Luc Mélenchon était bien meilleur que Benoît Hamon. Cela a attiré dans nos rangs pas mal de jeunes ambitieux formatés par des écoles telles que Sciences Po Paris qui sont plus influencées par ce que l’on appelle aujourd’hui les théories communautaristes de la nouvelle gauche anglo-saxonne que par Jean Jaurès, le sort des ouvriers ou les questions de souveraineté nationale." Les législatives de 2017 auraient, d’après l’ancien militaire, accéléré cette mutation avec l’arrivée sur les bancs de l’Assemblée d’élus tels que Clémentine Autain, Danièle Obono ou Mathilde Panot, plutôt proches de ces thèses.

"La jeune garde est plus influencée par la nouvelle gauche américaine que par Jean Jaurès"

D’où des frictions en interne que Jean-Luc Mélenchon n’a pas voulu trancher, son objectif étant de "conserver un groupe uni". Ce qui a amené le président du groupe et sa garde rapprochée à des concessions. "En 2017, lorsque Danièle Obono fait part de son admiration envers Houria Bouteldja, qu’elle qualifie de camarade, elle aurait dû se prendre une volée de bois vert", assène Georges Kuzmanovic. Il est vrai que les propos homophobes, xénophobes et communautaristes de la fondatrice du Parti des Indigènes de la République, ne sont pas très compatibles avec les valeurs de la gauche traditionnelle française : "Mais elle n’a pas été désavouée." En revanche, l’argumentation du philosophe marxiste Henri Pena-Ruiz qui, lors des Amfis de 2019, déclare au cours d’une longue prise de parole, que l’on a "le droit d’être athéophobe, comme on a le droit d’être islamophobe, comme on a le droit d’être cathophobe", suscite l’émoi. Le polémiste et activiste Taha Bouhafs lance une campagne contre l’intellectuel accusé de racisme antimusulman. Peu soutenu en interne, le philosophe a désormais pris le large et appelé à voter pour le communiste Ian Brossat lors des européennes de 2019. Taha Bouhafs, quant à lui, a animé un atelier consacré au "nouvel antiracisme populaire" lors des Amfis de 2020. Un choix pour le moins audacieux pour celui qui a été récemment condamné pour injure publique en raison de l’origine après avoir traité la syndicaliste policière Linda Kebbab "d’arabe de service"

Le virage idéologique est tel que les tenants du laïcisme traditionnel sont partis vers des cieux plus cléments ou se sont adaptés par cynisme et instinct de survie. Les profils proches du communautarisme ou des indigénistes, quant à eux, tissent peu à peu leur toile, ce qui est "logique" explique Thomas Guénolé qui constate que "ce type de militants adore faire de l’entrisme dans des structures sans cadres fixes telles que l’Unef et la FCPE". Ou LFI. Des structures qui se veulent "idéologiquement pures" mais qui, peu à peu, deviennent de plus en plus radicales et de moins en moins influentes dans le débat public. Reste à savoir si la France insoumise prendra cette direction et parviendra de nouveau à réunir plus de sept millions d’électeurs au premier tour de la prochaine présidentielle. Les paris sont ouverts.

Lucas Jakubowicz

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