J.F Couëc (Kardham) : "L'excès de télétravail peut abîmer l'individu et le collectif"

Le groupe Kardham publie les résultats d’une vaste enquête portant sur les effets de la crise sanitaire sur l’environnement de travail. Son président, Jean-François Couëc, nous expose les principales conclusions de cette étude et dévoile ses projections et anticipations.

Le groupe Kardham publie les résultats d’une vaste enquête portant sur les effets de la crise sanitaire sur l’environnement de travail. Son président, Jean-François Couëc, nous expose les principales conclusions de cette étude et dévoile ses projections et anticipations.

Décideurs. Qu’est-ce qui différencie votre étude des autres publiées sur le sujet ?

Jean-François Couëc. La rapidité avec laquelle les études portant sur le télétravail sont sorties nous a choqués. Nous avons pris le temps d'analyser avant de publier. Au début de la crise sanitaire, chefs d’entreprise et DRH étaient surtout soucieux d’accompagner leurs salariés sur les risques psycho-sociaux. Ce n’est donc que maintenant que la question de la réévaluation des doctrines immobilières s’est posée.

Aujourd’hui, cette préoccupation de la réorganisation des espaces de travail est sur la table de toutes les directions générales. Nous en avons profité pour essayer de qualifier deux choses : les enseignements post-confinement par le biais d’une étude sociologique et scientifique et, plus difficile, les attentes post-confinement. Nous avons ainsi travaillé sur l’échantillon statistique sans doute le plus important de France, avec 3050 réponses, et nous comptons aller encore au-delà alors que 111 items ont été analysés. Nous prévoyons également de réactualiser l'étude à la fin de l'hiver.

"Le distanciel intense a créé des effets de silos néfastes à l’entreprise"

Comment ce "télétravail forcé" a-t-il été vécu par les travailleurs ?

Les indicateurs que nous avons mesurés sont largement positifs, aussi bien en matière d’attachement à l’entreprise qu’en matière de performance. Sur la question du digital : plus de 90 % des répondants ont jugé que leur connectivité était suffisante pour travailler de chez eux. Quant au ressenti collectif, celui-ci est également positif mais à nuancer : si travailler au sein de l’équipe rapprochée a été facile, les relations ont été plus difficiles entre les équipes. Le distanciel intense a créé des effets de silos néfastes à l’entreprise. Le lieu de travail intervient comme un vecteur d’équilibre entre distanciel et présentiel. Du point de vue managérial, les relations ont été bonnes mais chronophages pour les managers. Cette positivité globale trouve en partie son origine dans la nouveauté : c'est le côté inédit de l'expérience qui motive. C'est pourquoi nous souhaitons poursuivre l'étude avec des résultats dans quatre à cinq mois, pour voir si la tendance perdure avec le temps.

Qu’en est-il des différences de ressenti entre salariés ?

Globalement, les femmes s’en sont mieux sorties que les hommes, à l’exception des mères occupant des postes à responsabilités pour qui l’expérience semble avoir été éprouvante. Le fait d’être ou non satisfait de son domicile fait varier du simple au double les autres indicateurs de satisfaction et de performance : les disparités en termes de logement viennent influencer directement l’efficacité.

Quelles sont vos projections et vos anticipations ?

L’enseignement principal de la crise sanitaire est que la massification du travail à distance est possible, nous sommes donc dans l'uniformisation d’une tendance déjà en place. Le déploiement du télétravail va être au cœur des organisations dans les mois qui viennent. Nous pouvons donc miser sur plusieurs points.

Il y a fort à parier que le nomadisme va s’accroître, chaque entreprise étant amenée à revoir sa doctrine immobilière au regard d'exigences qui lui sont propres. En matière d’empreinte immobilière des entreprises, il est très probable qu’à activité égale, celle-ci se réduise. Quant à savoir dans quelles proportions, cela dépendra de la culture d’entreprise, du management… Il y aura autant de doctrines que d’entreprises ! Enfin, sur la qualité des surfaces, on peut imaginer que la place du poste de travail continuera de se réduire, ce n’est qu’une accélération des tendances émergentes, au profit d’espaces collectifs partagés, qui traduiront soit l’identité de l’entreprise soit des ressources qui leur permettront de travailler différemment sur des thèmes que le télétravail ne favorise pas. Le bureau va devenir plus identitaire, plus utile et plus séduisant.

"Le bureau va devenir plus identitaire, plus utile et plus séduisant"

Quels sont les risques de la généralisation du télétravail ?

Un certain nombre de points d’attention demeurent, notamment en matière d’isolement et de dynamique collective, qui demandent beaucoup de prudence de la part des décideurs. Le bureau reste un important vecteur de lien social, raison pour laquelle les jeunes sont désormais moins demandeurs de télétravail. L’excès de télétravail peut abîmer l'individu, le lien social et le collectif : il faut donc rester vigilant. Ce n’est pas pour rien que nombre d’entreprises américaines tempèrent, voire atténuent leurs positions sur le sujet.

Propos recueillis par Boris Beltran

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