Jamina El Berry : « Libérer la parole des victimes mais pas au détriment des droits de la défense »

Une figure d’influence et d’expertise qui se livre à du harcèlement sexuel, un entourage professionnel qui sait et se tait… Avocate en droit social et spécialiste des risques psychosociaux, Jamina El Berry décrypte les mécanismes à l’œuvre dans toutes affaires de scandale sexuel. Des infractions trop graves, estime-t-elle, pour être soumises à la justice expéditive des réseaux sociaux.

Une figure d’influence et d’expertise qui se livre à du harcèlement sexuel, un entourage professionnel qui sait et se tait… Avocate en droit social et spécialiste des risques psychosociaux, Jamina El Berry décrypte les mécanismes à l’œuvre dans toutes affaires de scandale sexuel. Des infractions trop graves, estime-t-elle, pour être soumises à la justice expéditive des réseaux sociaux.

Décideur. Que vous inspire le tsunami médiatique suscité par l’affaire Weinstein ?

Jamina El Berry. Comme tous les scandales sexuels qui ont éclaté au cours de ces dernières années, celui-ci montre qu’il s’agissait d’un secret de Polichinelle. Tout se passe comme avec Dominique Strauss-Kahn : personne n’est surpris. Cette fois encore, tout le monde savait.

Diriez-vous que ce type d’affaires obéit à un scénario récurrent ?

Sans aucun doute. Il s’agit toujours d’une personnalité haut placée dont les agissements sont connus et tolérés par l’entourage professionnel en raison du niveau d’expertise élevé de la personne. Et lorsque le scandale éclate, comme cela a été le cas avec l’affaire Weinstein, l’entreprise s’aperçoit qu’elle n’est pas en capacité de le gérer sur le plan réputationnel. Résultat, à l’instant où l’on passe de la situation normalisée et collectivement tolérée au champ pénal, tout le monde se désolidarise et l’auteur des faits est littéralement jeté en pâture. Ce scénario s’est vérifié dans toutes les affaires de harcèlement sexuel que j’ai eu à gérer.

La France a-t-elle sur ces questions un niveau de tolérance supérieur à celui des États-Unis ?

C’était le cas jusqu’à ce que la loi évolue. En 1992, le délit de harcèlement sexuel lié à la volonté d’obtenir des faveurs sexuelles a été introduit dans le code du travail. Cette loi a ensuite été modifiée suite à l’affaire du Sofitel de New York en 2012 qui a marqué une nouvelle étape en permettant que soit reconnu le délit de harcèlement sexuel dès lors que les agissements perpétrés créent pour la victime un environnement offensant, humiliant ou hostile, sans qu’il y ait nécessairement volonté de la part du harceleur d’obtenir des faveurs sexuelles. En outre, un seul agissement permet désormais de considérer qu’il y a eu harcèlement sexuel et il n’est plus nécessaire de formuler un refus explicite pour être reconnue comme victime.

Pensez-vous que l’affaire Weinstein soit susceptible de déboucher sur de nouveaux aménagements du dispositif légal ?

Je ne le pense pas. Pour moi l’affaire Weinstein est une poussée de fièvre extrêmement médiatisée qui peut accélérer une prise de conscience collective sur la réalité persistante de certains comportements mais qui ne devrait pas apporter de changements sur le plan juridique. Dans ce domaine nous disposons déjà d’un arsenal légal coercitif.

Que vous inspire l’appel à la dénonciation lancé sur les réseaux sociaux via le hashtag #balancetonporc ?

Cette façon de transformer les réseaux sociaux en tribunal et la communauté des internautes en procureur m’évoque un retour à une forme de justice moyenâgeuse : expéditive, sans respect de la présomption d’innocence. L’instantanéité des réseaux sociaux n’est pas compatible avec le bon fonctionnement de la justice. D’autant qu’on parle là d’accusations infamantes et de délits qui peuvent être punis de deux ans de prison et de 30 000 euros d’amende. Face à ce type d’infraction, la modération s’impose.

Beaucoup y voient pourtant une façon efficace de libérer la parole des victimes …

Libérer la parole des victimes est évidemment essentiel, mais cela ne doit pas se faire au détriment des droits de la défense. La parole de la victime ne peut être considérée comme plus sacrée que celle de l’accusé, sinon, on porte atteinte aux fondamentaux de l’État de droit. Voilà pourquoi cette libération de la parole doit s’opérer dans un cadre juridique clair et non sur les réseaux sociaux où le fait d’accuser nominativement les gens s’accompagne d’un risque évident de dénonciation calomnieuse et de diffamation, voire d’injure publique. Autrement dit, le risque pour tout justicier de se transformer en délinquant.

Propos recueillis par Caroline Castets

 

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