J-P. Sbraire (Total) : "Notre ambition est d’atteindre la neutralité carbone en 2050"

Les groupes pétroliers ont dû affronter à la fois la crise sanitaire de Covid-19 et la crise des marchés pétroliers. Jean-Pierre Sbraire, directeur financier de Total, détaille le plan d’action mis en place par le groupe pour préserver ses marges de manœuvres financières mais aussi préparer l’avenir avec un objectif de neutralité carbone en 2050 en Europe.

Les groupes pétroliers ont dû affronter à la fois la crise sanitaire de Covid-19 et la crise des marchés pétroliers. Jean-Pierre Sbraire, directeur financier de Total, détaille le plan d’action mis en place par le groupe pour préserver ses marges de manœuvres financières mais aussi préparer l’avenir avec un objectif de neutralité carbone en 2050 en Europe.

Décideurs. Cela fait maintenant un an que vous avez pris vos fonctions de directeur financier. Quels ont été, et quels sont, vos chantiers et vos objectifs prioritaires ?

Jean-Pierre Sbraire. Vous ne serez pas surpris. La priorité est de faire face aux circonstances tout à fait exceptionnelles que le groupe connaît depuis quelques mois : la crise sanitaire de Covid-19 qui affecte l’économie mondiale et crée des incertitudes majeures et la crise des marchés pétroliers avec un prix du pétrole en très forte chute depuis mars.

Face à ces crises, le groupe a immédiatement mis en œuvre un plan d’action pour préserver ses marges de manœuvres financières : réduction des investissements nets sur l’année à moins de 14 milliards de dollars par rapport aux 18 annoncés en février 2020, renforcement du programme d’économies sur les coûts opératoires à plus de 1 milliard de dollars et maîtrise de notre besoin en fonds de roulement.

Les résultats que nous venons de publier au titre du deuxième trimestre montrent que ce plan d’action fonctionne, ce qui est évidemment très encourageant et souligne la résilience du groupe et la mobilisation des équipes mais il convient de ne pas relâcher l’effort !

Face aux incertitudes créées par ces crises, nous avons souhaité par ailleurs renforcer notre liquidité. Elle a été portée à plus de 30 milliards de dollars, en particulier au travers de plus de 9 milliards de dollars d’émissions obligataires sur le deuxième trimestre ; la qualité de la signature du groupe nous a permis d’émettre en moyenne à trente ans à moins de 3 %.

Mais il convient également – malgré cette crise - de préparer l’avenir et de poursuivre notre stratégie pour faire de Total un groupe multi-énergies. De ce point de vue, l’annonce d’une nouvelle ambition climatique pour le groupe, qui vise à la neutralité carbone en 2050 en Europe et dans le monde en ligne avec la société, renforce cette stratégie. Les équipes de la direction financière ont été ainsi très actives durant les derniers mois pour expliquer à nos investisseurs cette feuille de route pour le climat et la cohérence de cette stratégie, créatrice de valeur.

Afin de traverser la crise causée par la Covid-19, quelles mesures ont été adoptées au sein du groupe et, plus particulièrement, de votre direction financière ?

Notre priorité partout dans le monde a été d’assurer d’abord la sécurité de nos employés, de nos prestataires et de nos clients en leur garantissant les conditions sanitaires requises. Nous avons pu ainsi continuer nos activités indispensables pour fournir l’énergie nécessaire au bon fonctionnement de l'économie, comme aux hôpitaux ou aux services d’urgence.

À la direction financière, nous avons appris à travailler différemment, en généralisant, en particulier pendant la période de confinement, le télétravail.

"L’environnement pétrolier reste volatil avec l’incertitude sur l’ampleur et la rapidité de la reprise de l’activité économique mondiale"

Dans le contexte de la crise de la Covid-19, Total a dû faire face au premier semestre 2020 à l'écroulement des cours du brut. Comment expliquez-vous cette chute ?

Cette crise est d’abord une crise de la demande, qui s’est effondrée à des niveaux historiquement bas en quelques semaines à cause de la pandémie. S’est ensuite ajoutée une crise de l’offre lorsque certains pays ont décidé d’augmenter fortement leurs productions à contretemps. Un cocktail inédit qui a fait plonger les prix à des niveaux que nous n’avions plus connus depuis le début des années 2000.

Depuis début juin, les mesures de restriction de production de l’OPEP+ et la baisse des productions d’hydrocarbures aux États-Unis et au Canada contribuent à la reprise des marchés. Et côté demande, on observe progressivement un retour proche de la normale dans nos réseaux des pays déconfinés, ce qui est plutôt encourageant. Le prix du pétrole s’est ainsi raffermi depuis le début du mois de juin pour s’établir autour de 40$/b.

Mais il est vrai que l’environnement pétrolier reste volatil avec l’incertitude sur l’ampleur et la rapidité de la reprise de l’activité économique mondiale dans le contexte de la pandémie Covid-19.

Quelles mesures avez-vous privilégiées pour faire face à ces crises ?

La crise économique est plus complexe et plus violente que la crise pétrolière de 2015, mais la recette qui nous a permis de résister à l'époque reste valide. Elle tient en quatre priorités : la sécurité, l'excellence opérationnelle, la maîtrise des coûts et la génération de cash flows. Total a cette culture de savoir compter sur soi-même et être résilient pour affronter les tempêtes.

Nous avons réagi rapidement en annonçant une forte baisse de nos dépenses opérationnelles : nous allons faire en 2020 1 milliard de dollars d’économies dans le cadre de notre programme de maîtrise des coûts. Et parallèlement, nous diminuons sur l’année nos investissements nets de 18 à moins de 14 milliards. Sur ce point, nous avons appris de la crise de 2014-2015 : une partie de nos investissements et de nos contrats sont flexibles, ce qui nous permet de réagir rapidement dans une phase telle que nous la connaissons actuellement.

La résilience des résultats du deuxième trimestre – dans un environnement de prix très dégradé, le cash flow généré par nos opérations a atteint les 3,6 milliards de dollars sur le trimestre – démontre que notre plan d’action a été mis en œuvre sans délai et qu’il fonctionne !

« Nous allons faire en 2020 1 milliard de dollars d’économies dans le cadre de notre programme de maîtrise des coûts »

Total s'est engagé sur une neutralité carbone en 2050 en Europe alors que le groupe est actuellement le premier émetteur de CO2 du CAC 40. Pourquoi avoir choisi un engagement seulement au niveau européen dans un premier temps ?

Notre ambition est d’atteindre la neutralité carbone à horizon 2050 en phase avec la société, pour l’ensemble de nos activités mondiales, depuis la production jusqu’à l’utilisation par nos clients de nos produits énergétiques vendus.

Réduire les émissions directes provenant de nos installations (scopes 1 & 2) et compenser le reste grâce aux technologies de captage et de stockage de carbone de manière à être neutre sur nos opérations en 2050 est un objectif évident.

Pour les émissions indirectes de Total (scope 3), celles que nous induisons chez nos clients et dont nous ne sommes pas directement responsables, nous avons pris effectivement cet engagement fort et unique de neutralité en Europe (UE, Norvège et Royaume-Uni). Pourquoi l’Europe ? Parce que cette dernière s’est elle-même engagée à la neutralité carbone. Cela signifie que l’Europe va mettre en place les politiques, les réglementations et le prix du carbone nécessaires pour y parvenir. Et ce n’est pas rien : l’Europe représente 60 % du scope 3 actuel de Total.

Mais notre ambition n’est pas limitée à l’Europe : l’Europe a ouvert la voie à d’autres régions pour atteindre la neutralité carbone ; là où les gouvernements d’une région donnée s’engageront à adopter des politiques et réglementations pour atteindre la neutralité carbone, Total s’engagera à atteindre la neutralité carbone d’ici à 2050 pour toute sa production et les produits énergétiques vendus à ses clients dans la région concernée.

Dans le cadre de cette ambition climat, quelles missions vont être entreprises au niveau de la direction financière pour réaliser cet objectif ambitieux ?

Total a confirmé son objectif d’investir dans une capacité brute de génération électrique d’origine renouvelable de 25 GW en 2025 et poursuivra son développement pour devenir un acteur international majeur dans les énergies renouvelables. Nos investissements dans l’électricité bas carbone seront proches de 2 milliards de dollars en 2020, et représenteront près de 15 % des investissements du groupe. Afin de contribuer activement à la transition énergétique, Total augmentera la part de ses investissements dédiés à l’électricité bas carbone pour atteindre 20 % d’ici 2030 ou plus tôt.

Ces objectifs s’inscrivent dans la durée ; la direction financière est le garant du maintien de la discipline financière dans la sélection de ces différents projets qui vont concourir à la réalisation de cette ambition et à la création de valeur dans les années qui viennent. Elle évalue également en permanence la robustesse et la résilience de l’ensemble du portefeuille du groupe, en particulier à l’aune des enjeux climatiques. Et elle restera évidemment à l’affût des opportunités en matière d’acquisitions ou de cessions, pour contribuer sans relâche à l’amélioration de notre portefeuille !

N’oublions pas que la transparence est une condition essentielle pour donner une vision claire aux investisseurs, régulateurs et au public en général, de la manière dont Total intègre le climat dans sa stratégie et élabore son plan d’action. Total a été parmi les premiers à soutenir la Task Force on Climate-related Financial Disclosures (TCFD), en complément de nombreuses autres initiatives favorables à la tarification du carbone et à la lutte contre le réchauffement climatique.

La direction financière de Total a un rôle essentiel à jouer dans la relation à long terme avec nos investisseurs et dans le dialogue ouvert que nous menons avec les autres acteurs industriels, les États et la société.

Propos recueillis par Béatrice Constans

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